European Medi@Culture-Online http://www.european-mediaculture.org

Auteurs: Buckingham, David.

Titre: Education aux Médias. Une Stratégie Mondiale de Développement.

Source: UNESCO: Youth Media Education. The Seville Seminar, Feb. 2002. Sevilla 2002.

Editeur: UNESCO.

La publication est faite avec l’aimable autorisation de l'auteur et l'editeur.



David Buckingham

EDUCATION AUX MEDIAS : UNE STRATEGIE MONDIALE DE DEVELOPPEMENT

Document d’orientation préparé pour l’UNESCO

Secteur de la communication et de l’information

par le

professeur David Buckingham

Institute of Education, University of London, Royaume-Uni

Mars 2001

Table des Matières

RÉSUMÉ 2

1. Pourquoi une éducation aux médias ? 2

2. Bilan 5

3. De la protection à la préparation 8

4. Une définition de l’éducation aux médias 12

TABLEAU 1 : CONCEPTS CLEFS DE L’EDUCATION AUX MEDIAS 13

Organismes 13

Qui communique quoi et pourquoi ? 13

Catégories 13

De quel type de texte s’agit-il ? 13

Technologies 13

Comment ce texte est-il produit ? 13

Langages 14

Comment savons-nous ce qu’il signifie ? 14

Publics 14

Qui est récepteur du texte, et qu’en saisit-il ? 14

Représentations 14

Comment le texte présente-t-il son sujet ? 14

5. Eléments d’une stratégie 15

6. Recommandations à l’intention de l’UNESCO 19

ANNEXE: Déclaration de Grunwald sur l’éducation aux media 21



RÉSUMÉ

L’étude qui suit s’intéresse à l’éducation aux médias à l’intention des enfants et des jeunes d’âge scolaire. Elle en présente les principes généraux, dresse un bilan rapide de sa situation dans le monde et en donne une définition succincte, avant d’esquisser une stratégie pour son développement international en isolant un certain nombre de composantes. En conclusion, elle propose des moyens pour l’UNESCO de soutenir des initiatives au niveau local, national et international. L’objet du présent document est de formuler certains paramètres généraux pour les actions futures dans ce domaine. Il souligne la nécessité, à l’heure de la mise en œuvre de ces actions, de revoir les approches dérivées de différentes régions et zones culturelles ou linguistiques, et d’encourager la communication entre participants à l’échelle planétaire.

1. Pourquoi une éducation aux médias ?

Il y a presque vingt ans, à l’issue d’une réunion internationale d’experts organisée à Grunwald, Allemagne, l’UNESCO publiait une déclaration en faveur d’une «éducation aux media». Les fondements solides et succincts posés par la Déclaration de Grunwald (voir texte en annexe) restent d’actualité. Elle affirme la place croissante et l’impact des médias dans les sociétés contemporaines, et le fait qu’une éducation cohérente et systématique dans ce domaine doive être considérée comme une composante fondamentale, ou une condition préalable, de la citoyenneté moderne. Dans sa définition de l’éducation aux médias, la Déclaration de Grunwald traduisait une série de préoccupations essentielles que la majorité des éducateurs travaillant dans ce domaine continuent à partager aujourd’hui :

Au cours des vingt années écoulées, divers changements corrélés, dont certains prévus dans la Déclaration elle-même, ont rendu encore plus urgente la défense d’une éducation aux médias. Ceux-ci pénètrent toujours plus tous les secteurs de la vie sociale. Aujourd’hui, on ne peut plus comprendre les processus politiques ou économiques, ni s’interroger sur les identités culturelles et personnelles – ou sur l’éducation – sans tenir compte du rôle des médias. Parmi ces changements, les plus importants sont les suivants:

Quelle que soit la manière dont on les interprète, ces changements sont à double tranchant. Ils créent de nouvelles disparités quand ils en éliminent d’anciennes. Ils ouvrent de nouveaux choix aux individus mais leur en ferment et leur en refusent d’autres. En tout état de cause, la nature de la citoyenneté contemporaine – pivot de la Déclaration de Grunwald – est rendue par ces changements plus complexe et ambiguë.

Au centre de tous ces processus, on trouve les médias modernes, avec des implications particulières pour les enfants et les jeunes. Pour les industries mondiales des médias, les jeunes constituent le cœur de cible ; leurs goûts et leurs préférences donnent le ton pour l’ensemble des consommateurs. La formation et le développement d’une «culture jeune», et plus récemment, d’une «culture enfantine» mondiale sont indissociables des opérations commerciales des médias modernes. La recherche comme le débat public révèlent que les enfants sont habituellement considérés comme plus vulnérables à l’influence des médias ; or, on leur prête également une assurance et un savoir dans les rapports avec les médias qui échappent à la majorité des adultes. Ils sont en même temps des innocents à protéger, et une génération de «spécialistes des médias». Indépendamment du point de vue que l’on adopte, le fait est que les adultes sont de moins en moins capables de contrôler l’accès des enfants aux médias. Que l’on se tourne vers des solutions technologiques ou vers un changement de réglementation, les moyens de contrôle apparaissent de moins en moins efficaces. La prolifération de la technologie des médias, ajoutée à la transformation du statut social de l’enfant, interdit de maintenir celui-ci dans son traditionnel «jardin secret», si toutefois cela fut jamais le cas.

Cette mutation technologique et structurelle de l’environnement contemporain des médias, avec l’avènement de ce qu’aucuns nomment «la troisième ère médiatique», représente par conséquent pour les jeunes de nouveaux dangers et de nouvelles chances. Le numérique, en particulier sur l’Internet, augmente dans des proportions considérables les possibilités de participation active, mais place devant des choix ahurissants, que l’on ne saurait juger tous bénins. Dans ce contexte neuf, nous avons un besoin urgent d’initiatives éducatives bien informées et durables. Nous devons donner aux enfants les moyens de relever les défis de ce nouvel environnement médiatisé, en exploitant et en développant les nouveaux modes d’apprentissage et les nouvelles formes d’expression culturelle que leur offrent les médias modernes. Ainsi seulement les enfants d’aujourd’hui pourront trouver leur place en tant que citoyens actifs dans les sociétés planétaires complexes, mercantiles, qui se mettent en place aujourd’hui.

Enfin, et par voie de conséquence, l’éducation aux médias doit être reconnue comme un droit fondamental de l’être humain. La Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant nous donne ici des pistes. L’article 13, notamment, proclame le droit de l’enfant à la liberté d’expression. L’article 17 affirme son droit à accéder aux divers médias et sources d’information, et l’article 31 définit, plus largement, ses droits aux loisirs et à la participation à la vie culturelle. Si les enfants doivent jouir des droits proclamés par cette convention – et, donc, participer en connaissance de cause aux processus qui régissent leur vie – alors, l’éducation aux médias doit être un droit pour tous.

2. Bilan

Depuis deux décennies écoulées depuis la Déclaration de Grunwald, l’éducation aux médias est de plus en plus à l’ordre du jour des priorités et des actions de nombreux pays. Beaucoup de gouvernements ont publié des déclarations générales et des textes relatifs aux programmes d’enseignement, et plusieurs conférences internationales se sont tenues, rassemblant les représentants d’un nombre croissant de pays. L’UNESCO a soutenu plusieurs de ces initiatives, notamment, en 1990, une conférence sur les nouvelles orientations de l’éducation aux médias (Toulouse, France), et une réunion d’experts organisée récemment à Vienne, Autriche (printemps 2000). L’Organisation a également apporté son soutien à la mise en place d’un réseau de chercheurs sur l’enfant et les médias, qui a tenu des conférences à Paris (1997) et Sydney (2000), ainsi qu’aux travaux du Centre international d’échange d’information sur l’enfant et la violence à l’écran, portant en particulier sur l’éducation aux médias. Des efforts importants ont été déployés dans le cadre de ces initiatives pour développer le dialogue Nord-Sud et faire intervenir des participants des pays les moins riches. Toutefois, les progrès ont été inégaux, pour ne pas dire incohérents. Les objectifs et les méthodes diffèrent énormément, de même que les intervenants et les contextes. Le développement du dialogue international dans ce domaine a sans aucun doute été précieux, mais il n’est pas toujours sûr que chacun parle de la même chose. L’éducation aux médias s’inscrit dans diverses structures institutionnelles, «formelles» ou «informelles», et peut être dispensée par des institutions du secteur public ou privé (ou bien mixtes). Quoique le présent document s’intéresse avant tout à l’éducation des enfants et jeunes d’âge scolaire, il n’est pas toujours possible (ni peutêtre souhaitable) de distinguer cet aspect des initiatives s’adressant aux adultes. L’éventail des institutions et intervenants de l’éducation aux médias comprend donc au moins :

Ces différents groupes ont évidemment des motivations diverses, du marchéage à la «contre-propagande». Certains peuvent voir l’éducation aux médias comme un moyen de protection permettant de sevrer l’enfant de ce qui est considéré comme fondamentalement mauvais pour lui, d’autres comme une préparation à une utilisation plus active des médias.

La place occupée sur le terrain par ces participants dépend du contexte national et local. Les variables déterminantes en sont notamment les suivantes :

L’évolution actuelle de chacune de ces variables se traduit fréquemment par des schémas de réforme très inégaux. Beaucoup de pays ont connu des projets de mise en place de programmes d’études pour l’éducation aux médias, projets d’une certaine ampleur et bénéficiant dans de nombreux cas d’un bon financement et d’un soutien politique à un haut niveau, mais qui n’ont finalement pas abouti. Les praticiens possédant de l’expérience se plaignent souvent que de telles initiatives reviennent à «réinventer la roue», sous-entendant que l’on a peu appris des succès et des échecs du passé. Dans ce domaine comme dans d’autres, les établissements d’enseignement eux-mêmes peuvent faire montre d’une étonnante résistance au changement. Les historiens de la réforme éducative font souvent observer que, dans la plupart des pays industrialisés du moins, la «grammaire» institutionnelle de l’école publique a relativement peu changé depuis la naissance de celle-ci au dix-neuvième siècle. L’introduction des nouvelles technologies des médias – sans parler des modes de «pensée critique» et des nouvelles pédagogies liés à l’éducation aux médias – est presque condamnée à se heurter à une forte inertie, quand il ne s’agit pas d’une opposition déclarée. D’autre part, les progrès réalisés dans le cadre extra-scolaire sont souvent limités au court terme et fragmentaires, à l’image des priorités politiques fluctuantes qui semblent guider les décisions dans ce secteur. Les responsables de politiques éducatives allèguent fréquemment (et ce depuis des décennies) que les programmes scolaires sont «surchargés» et que l’éducation aux médias est moins urgente par exemple que l’éducation civique et l’informatique. Les défenseurs de la première répondent à cela que nombre de ces domaines «nouveaux» ont un lien étroit avec elle : l’éducation aux médias devrait être considérée comme un pivot de toute une série de matières figurant aux programmes. Or, l’argument le plus général en faveur d’une révision des programmes scolaires, relatif au type «d’approche intégrée» appelée par la Déclaration de Grunwald, semble exiger un effort d’imagination que peu de décisionnaires sont actuellement prêts à consentir. Dans ce contexte, la mise en œuvre d’une éducation aux médias ne se fera pas sans de larges alliances au sein et au-delà de l’éducation formelle, et à l’échelon tant national qu’international.

3. De la protection à la préparation

Malgré ces progrès inégaux et parfois décevants, on peut percevoir dans la philosophie sous-jacente à l’éducation aux médias une tendance historique globale, même si celle-ci ne se reflète pas toujours dans la pratique. Historiquement, l’éducation aux médias a débuté dans un esprit défensif : il s’agissait de protéger l’enfant contre les dangers des médias. L’accent était donc mis sur la dénonciation des messages et valeurs erronés véhiculés par ces supports, afin d’encourager les élèves à les rejeter ou les dépasser. Par la suite, l’éducation aux médias a évolué vers une recherche d’autonomisation, l’objectif étant de préparer l’enfant à comprendre la culture médiatique qui l’entoure et à y participer activement. L’accent est mis sur la compréhension et l’analyse critiques et, de plus en plus, sur la production médiatique par l’élève lui-même.

Pour l’essentiel, l’approche protectrice visait à armer l’élève contre les «dangers» des médias, dangers définis de diverses manières à différentes époques et dans différents contextes. Dans certains pays, le souci fondamental des premiers éducateurs dans ce domaine était d’ordre culturel : les médias représentaient une forme de culture «inférieure» risquant de saper l’aptitude des enfants à apprécier les valeurs et les qualités de la «vraie» culture. Dans d’autres, la préoccupation était avant tout d’ordre moral : les médias inculquaient aux enfants des valeurs et des attitudes (par exemple à l’égard de la sexualité et de la violence) jugées inappropriées ou nocives. Enfin – en particulier dans les modalités d’éducation aux médias introduites dans les années 1970 – est apparue une préoccupation politique : les médias seraient responsables de la transmission de convictions et d’idéologies politiques mauvaises. Dans ces trois cas, l’éducation aux médias est un moyen de contrecarrer l’évidente fascination de l’enfant devant ceux-ci, donc sa croyance dans les valeurs qu’ils sont censés véhiculer ; elle doit amener l’élève à aimer la vraie culture, à adopter des comportements conformes à la morale, des convictions plus rationnelles et politiquement correctes.

De même que dans la recherche sur les médias, il arrive que les choses se répètent avec l’apparition de nouvelles technologies. L’avènement de l’Internet, par exemple, a fait resurgir nombre des arguments de la conception protectrice de l’éducation aux médias, arguments déjà supplantés dans une certaine mesure pour les «vieux» médias tels que la télévision. Ici encore, l’éducation aux médias apparaît comme une sorte de «vaccin» destiné à prévenir la contamination chez l’enfant, à défaut d’éloigner totalement ce dernier de sa source. Dans ce scénario, les avantages et l’attrait des médias sont oubliés au profit d’une vision exclusive (parfois très exagérée) du danger qu’ils représentent.

A côté de cette survivance des thèses protectrices, une évolution s’est produite graduellement dans de nombreux pays vers une approche moins défensive. De façon générale, les pays présentant davantage de «maturité» dans la pratique de l’éducation aux médias, autrement dit l’histoire la plus longue et le schéma d’évolution le plus cohérent à cet égard, ont dépassé cette conception. L’éducation aux médias ne se définit plus par opposition systématique aux expériences des élèves dans ce domaine. Elle n’est plus considérée comme une forme de protection, mais de préparation. Elle ne vise plus à préserver les jeunes de l’influence des médias, ni à les amener par là à «mieux». Au contraire, elle veut leur permettre de prendre leurs propres décisions en connaissance de cause. En gros, elle cherche à développer chez eux la compréhension de la culture médiatique qui les entoure et la participation à cette culture. En cela, elle soulève inévitablement des interrogations de nature culturelle, morale et politique, mais elle le fait d’une manière qui encourage chez l’élève un engagement actif, critique, plutôt que la sujétion à des idées toutes faites. Dans cette perspective, la production médiatique par les élèves eux-mêmes revêt d’autant plus d’importance. Pour les enfants et les jeunes d’âge scolaire (visés par le présent document), l’éducation aux médias n’a pas essentiellement de vocation professionnelle. Il ne s’agit pas de former les futurs réalisateurs de la télévision ou journalistes ; cette mission est celle de l’enseignement supérieur et des industries des médias. Néanmoins, le poids économique croissant de ces industries se traduit en termes d’emploi. En mettant l’accent sur le développement de la créativité des jeunes et sur leur participation à la production médiatique, les éducateurs de ce secteur leur donnent les moyens de se faire entendre et, à long terme, jettent les bases d’une production médiatique plus ouverte et démocratique. Les raisons de cette évolution de la «protection» à la préparation sont multiples.

Elles ont trait notamment à :

Il faut néanmoins se garder de toute schématisation. L’évolution de la philosophie ou du discours officiels de l’éducation aux médias ne se traduit pas forcément au niveau de la pratique pédagogique, et les raisons de cette évolution peuvent tenir bien plus aux circonstances – ou à des modifications globales du climat social ou politique –qu’au développement «interne» de cette pratique. Ainsi qu’il est fait observer dans la suite de cette étude, il est urgent de collecter des informations dans ce domaine, et de procéder à une analyse comparative plus systématique des développements à l’échelle internationale. Plus que tout peut-être, il est nécessaire d’évaluer les revendications formelles des éducateurs concernés à la lumière des réalités concrètes de la pratique. L’un des points faibles de l’éducation aux médias – surtout pour ceux qui cherchent à en défendre l’importance auprès des décideurs – a toujours été l’absence de preuves systématiques et détaillées de son efficacité.

4. Une définition de l’éducation aux médias

D’un secteur en expansion comme celui de l’éducation aux médias, une certaine diversité est à attendre, et une organisation mondiale telle que l’UNESCO se doit de respecter cette diversité et de chercher à la préserver. Comme on vient de le dire, cette éducation doit s’appuyer sur la vision et les expériences des jeunes eux-mêmes et, à ce titre, prendre en considération les besoins et les caractéristiques de leurs communautés et de leurs cultures. Une telle diversité ne peut guère se prêter à un modèle unique. Cependant, la clarté et la cohérence s’imposent si l’on veut dépasser le stade de l’enthousiasme pionnier. Les objectifs et les méthodes de l’éducation aux médias appellent des définitions qui fassent autorité, ne serait-ce que pour relancer le débat. Si les décideurs et autres responsables concernés doivent être convaincus de la nécessité d’une telle éducation, il leur faut savoir exactement ce qu’elle recouvre. Or, ces définitions existent. Le modèle d’éducation aux médias codifié et publié en 1989 et 1991 dans les «Curriculum Statements» du British Film Institute était l’aboutissement de vingt ans d’histoire de conception des programmes d’études au Royaume-Uni. Ce modèle a eu énormément de répercussion à l’échelle internationale. Des variantes en ont vu le jour dans de nombreux pays et le British Film Institute luimême s’est attaché ensuite à l’améliorer et le simplifier. Néanmoins, on constate un accord très net sur ses paramètres de bases. Le cadre offert par ce modèle n’organise pas seulement les programmes d’enseignement en termes de matières, ou d’aptitudes et de compétences, mais en termes de catégories conceptuelles, qu’il traduit en une série de «concepts clefs» ou «d’aspects». Le Tableau 1 ci-dessous en donne une version simplifiée.

Cette approche conceptuelle présente plusieurs avantages. Elle ne spécifie pas un ensemble de faits à apprendre, pas plus qu’elle n’identifie d’objets d’étude particuliers (par exemple sous forme d’un ensemble de textes obligatoires). En ce sens, l’éducation aux médias peut rester contemporaine et adaptée aux intérêts et expériences changeants des élèves, sans devenir arbitraire dans le choix du matériel. L’objectif central est ici de fournir un cadre théorique applicable à tout l’éventail des médias contemporains, de même qu’aux «anciens» médias, notamment la littérature. En principe du moins, les élèves doivent être ainsi en mesure de faire le lien entre ceux-ci et d’extrapoler d’un média à l’autre.

Ces concepts clefs ne sont pas destinés à servir d’ébauche à un programme d’études pour l’éducation aux médias, et ne constituent pas une liste de contenus à «livrer» à l’élève. Ils ne sont pas hiérarchisés. Ils ne sont pas conçus non plus pour être abordés séparément, un semestre étant consacré aux organismes, le suivant aux représentations, etc. Ils sont interdépendants ; chacun offre un point d’entrée dans un domaine de l’éducation aux médias nécessairement lié à tous les autres. Ils permettent par conséquent d’organiser la réflexion sur une activité ou un module de l’éducation aux médias. De surcroît, ils s’appliquent pareillement à des activités créatives (comme celle de prendre des photographies) et analytiques (comme l’étude de la publicité ou des informations).

TABLEAU 1 : CONCEPTS CLEFS DE L’EDUCATION AUX MEDIAS

Organismes

Qui communique quoi et pourquoi ?

Qui produit un texte ; les rôles dans le processus de production ; les institutions des médias ; économie et idéologie ; intentions et résultats.

Catégories

De quel type de texte s’agit-il ?

Les différents médias (télévision, radio, cinéma, etc.) ; les formes (documentaire, publicité, etc.) ; les genres (science-fiction, soap-opéra, etc.) ; autres types de catégorisation des textes ; lien entre catégorisation et compréhension.

Technologies

Comment ce texte est-il produit ?

Quels types de technologies sont disponibles pour qui ; comment sont-elles utilisées ; quelles différences en résultent pour le processus de production ainsi que le produit final.

Langages

Comment savons-nous ce qu’il signifie ?

Comment les médias produisent-ils du sens ; codes et conventions ; structures narratives.

Publics

Qui est récepteur du texte, et qu’en saisit-il ?

Comment les publics sont-ils ciblés et atteints ; comment les publics trouvent-ils, choisissent-ils, consomment-ils les textes, et comment y répondent-ils.

Représentations

Comment le texte présente-t-il son sujet ?

Lien entre les textes médiatiques et les lieux, personnes, événements et idées actuels ; les stéréotypes et leurs conséquences.

Ce modèle conceptuel et d’autres analogues sont intervenus dans l’élaboration des programmes d’études de divers pays du monde, en particulier dans ceux qui possédaient la plus longue pratique en la matière. Il est néanmoins nécessaire d’entreprendre une comparaison systématique de tels modèles et cadres, ainsi que d’aborder certaines des interrogations qu’ils soulèvent. Parmi les questions posées depuis une dizaine d’années lors des débats entre praticiens et lors des recherches menées en contexte scolaire, figurent les suivantes :

En dépit de leurs limites, les modèles et les définitions de ce type apportent une base solide au développement «interne» de ce secteur, tout en offrant des ressources au dialogue avec les composantes «externes» : enseignants d’autres disciplines, responsables de politiques éducatives, institutions des médias et organisations de parents. Là encore, se fait particulièrement sentir le besoin de recherches systématiques, d’une mise en commun des pratiques recommandables et d’un dialogue international éclairé.

5. Eléments d’une stratégie

Malgré l’importance croissante des médias et les arguments urgents en faveur de l’éducation aux médias, les progrès accomplis dans ce domaine ont été, de façon générale, lents et inégaux. Une innovation éducative de la sorte est un processus complexe, appelant une série de stratégies et tactiques. Elle ne peut être imposée, et ne sera pas lancée par la force ou la logique de l’argumentation. L’expérience de divers pays suggère que la promotion et de développement de l’éducation aux médias dépendent d’une série d’éléments liés entre eux, ainsi que de partenariats entre les intéressés, en partie au niveau international, en partie au niveau national et pour certains à l’échelon local. Toute intervention doit nécessairement tenir compte des facteurs en jeu à chaque niveau et de l’évolution de leurs liens d’interdépendance. Ces éléments devraient comprendre les suivants :

Aucun document ou cadre bien conçu ne sera opérant sans professionnels formés pour le mettre en œuvre. Des éléments de préparation à l’éducation aux médias devraient être introduits dans les programmes de formation initiale et continue, et pris en compte au titre du perfectionnement professionnel. Les enseignants qui entreprennent une telle formation devraient à la fois recevoir une rémunération additionnelle et voir cette formation certifiée. Compte tenu de la complexité du domaine, ce type de formation ne peut se faire que sur le long terme ; les conférences isolées et les stages de courte durée ne présentent pas d’intérêt pour des débutants, mais constituent des modalités souples à un stade ultérieur, par exemple au niveau de la maîtrise. Conformément aux pratiques recommandables en matière de développement professionnel, cette formation devrait offrir des possibilités de réalisation de recherches sur le terrain et permettre de valider les apprentissages précédents. Dans de nombreux cas, l’enseignement à distance s’avérera approprié, à condition d’être complété par des cours conventionnels de longue durée. (Il importe de souligner que le mot «enseignant» englobe ici tout intervenant dans des structures informelles, telles que celles des projets communautaires ou destinés aux jeunes. Quoique les circonstances soient variables, ces derniers ont souvent encore moins de possibilités de formation et de perfectionnement professionnels.)

Tous ces aspects, il convient de le souligner, constituent des éléments interdépendants d’une stratégie globale. L’absence ou l’insuffisance de l’un d’entre eux met en péril tout l’ensemble. Un document de politique générale ou un cadre de programmes d’études resteront lettre morte sans mesures relatives au perfectionnement professionnel. De même, celui-ci et l’organisation des enseignants n’auraient guère de sens sans un tel cadre où s’inscrire. Politique, enseignement et recherche doivent être interconnectés : le développement de chacun doit appuyer celui des autres.

6. Recommandations à l’intention de l’UNESCO

En tant qu’organisation internationale, l’UNESCO occupe une position unique pour soutenir certaines de ces initiatives, directement aussi bien qu’indirectement. Une partie des recommandations implicites dans le reste de cette étude sont reprises et développées ci-après. A ce stade relativement peu avancé, il ne s’agit nécessairement que de propositions provisoires. Une consultation additionnelle des intéressés sera nécessaire et, bien entendu, toute initiative à laquelle l’UNESCO décidera de donner suite sera soumise à consultation et collaboration avec d’autres organismes compétents.

A court terme (6 mois), deux actions seront entreprises en application du reste du contrat d’auteur actuel :

A moyen terme (18 mois), les initiatives suivantes pourraient être mises en œuvre :

Certains paramètres généraux ont été définis ici pour les actions futures à entreprendre dans ce domaine. En mettant en place ces actions, l’UNESCO s’attachera à revoir les approches de l’éducation aux médias émanant de différentes régions et de différentes zones culturelles et linguistiques, et à encourager la communication à l’échelle planétaire entre les divers participants. Les réactions à tout aspect abordé dans la présente étude seront les bienvenues ; prière de les adresser à l’auteur : professeur David Buckingham, Director, Centre for the Study of Children, Youth and Media, Institute of Education, University of London, 20 Bedford Way, London WC1H 0AL, England. E-mail : d.buckingham@ioe.ac.uk

ANNEXE: Déclaration de Grunwald sur l’éducation aux media

Conscients de l’importance que présente l’amélioration des relations entre éducation et communication dans notre société, des éducateurs, des communicateurs et des chercheurs venant de 19 pays et participant à un Symposium international réuni à Grunwald, en République Fédérale d’Allemagne, du 18 au 22 janvier 1982, à l’invitation de l’UNESCO, ont adopté la déclaration suivante :

Nous vivons dans un monde où les media sont omniprésents : un nombre croissant d’individus consacrent une grande part de leur temps à regarder la télévision, à lire des journaux et des revues, à écouter des enregistrements sonores ou la radio. Dans certains pays par exemple, les enfants passent déjà plus de temps devant un écran de télévision qu’à l’école.

Plutôt que de condamner ou d’approuver l’incontestable pouvoir des media, force est d’accepter comme un fait établi l’impact significatif qui est le leur et leur propagation à travers le monde, et de reconnaître en même temps qu’ils constituent un élément important de la culture dans le monde contemporain. Il ne faut sous-estimer ni le rôle de la communication et de ses media dans le processus de développement, ni la fonction instrumentale qu’exercent les media pour favoriser la participation active des citoyens dans la société. Les systèmes politiques et éducatifs doivent assumer les obligations qui leur reviennent pour promouvoir chez les citoyens une compréhension critique des phénomènes de communication.

Malheureusement, la plupart des systèmes formels et non formels d’éducation ne se mobilisent que faiblement pour développer l’éducation aux media ou l’éducation à la communication. Trop souvent, un large écart sépare fâcheusement les expériences éducatives que proposent ces systèmes et le monde réel où vivent les hommes. Pourtant, si les raisons qui militent en faveur d’une éducation aux media conçue comme une préparation des citoyens à l’exercice de leurs responsabilités sont dès maintenant impérieuses, elles deviendront irrésistibles dans l’avenir proche avec les développements de la technologie de la communication comme les satellites de radiodiffusion, les systèmes de câble bidirectionnels, la combinaison de l’ordinateur et de la télévision, les vidéocassettes et les vidéodisques qui auront pour conséquence d’accroître les choix des utilisateurs de media.

Les éducateurs responsables n’ignorent pas ces développements et s’efforcent au contraire d’aider leurs étudiants à les comprendre et à percevoir la signification des conséquences qui en découlent, notamment la croissance rapide d’une communication réciproque favorisant l’accès à une information plus individualisée. Cela ne signifie pas qu’il faille sous-estimer l’influence qu’exerce sur l’identité culturelle la circulation de l’information et des idées entre les cultures par les media de masse.

L’école et la famille partagent la responsabilité de préparer les jeunes à vivre dans un monde dominé par les images, les mots et les sons. Enfants et adultes doivent être capables de déchiffrer la totalité de ces trois systèmes symboliques, ce qui entraîne un réajustement des priorités éducatives, lequel peut favoriser à son tour une approche intégrée de l’enseignement du langage et de la communication. L’éducation aux media sera plus efficace si les parents, les maîtres, le personnel des media et les responsables des décisions reconnaissent qu’ils ont tous un rôle à jouer pour favoriser l’émergence d’une conscience critique plus aiguë des auditeurs, des spectateurs et des lecteurs. Renforcer l’intégration des systèmes d’éducation et de communication constitue sans nul doute une mesure importante pour rendre l’éducation plus efficace.

C’est pourquoi nous lançons aux autorités compétentes un appel en vue de :

  1. organiser et soutenir des programmes intégrés d’éducation aux media s’étendant du niveau préscolaire à l’université et à l’éducation des adultes et visant à développer les connaissances, les techniques et les attitudes propres à favoriser le développement d’une conscience critique et par conséquent d’une compétence plus grande parmi les utilisateurs des media électroniques et imprimés. Idéalement, ces programmes devraient aller de l’analyse du contenu des media jusqu’à l’emploi des instruments d’expression créatrice, en passant par l’utilisation des canaux de communication disponibles fondée sur une participation active ;

  2. développer les cours de formation destinés aux éducateurs et différents types d’animateurs et de médiateurs, visant à la fois à améliorer leur connaissance et leur compréhension des media et à les familiariser avec des méthodes d’enseignement appropriées en tenant compte de la connaissance des media souvent considérable mais encore fragmentaire que possèdent déjà la plupart des étudiants ;

  3. stimuler les activités de recherche et développement intéressant l’éducation aux media dans des disciplines comme la psychologie, la sociologie et les sciences de la communication ;

  4. soutenir et renforcer les actions entreprises ou envisagées par l’UNESCO qui visent à encourager la coopération internationale dans le domaine de l’éducation aux media.

Grunwald, 22 janvier 1982

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