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Auteurs: Cadotte, Lorraine, Ph.D..

Titre: La vision du monde des jeunes et le cinéma.

Source: http://www.rcq.qc.ca/RCQ241Decisions.asp?NoTypeNouv=4&NoTheme=&NoNouv=121[04.05.2004]

La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.



Lorraine Cadotte Ph.D.

La vision du monde des jeunes et le cinéma

INTRODUCTION

Ce texte s’adresse principalement aux parents qui aimeraient échanger avec leurs jeunes au sujet des films qu’ils regardent. Les informations qui y sont présentées concernent surtout les jeunes âgés entre 13 et 16 ans.

Pourquoi aborder le sujet de la vision du monde des jeunes et le cinéma? Depuis les événements de septembre 2001, les médias ont souvent fait référence à cet attentat comme étant la réalité qui rejoignait la fiction des films d’action. Des événements semblables avaient germé dans l’imaginaire des cinéastes, mais jamais il n’avait été possible de croire qu’ils se réaliseraient un jour.

Plus près de nous, en mars 2002, Le Dernier Chapitre, une télésérie qui traite des bandes de motards criminalisés, était diffusée sur les ondes de deux chaînes de télévision canadiennes. L’objectif du scénariste était de démythifier le monde des motards. Cette télésérie était diffusée en même temps que les motards occupaient une place importante dans les bulletins de nouvelles, principalement à cause des préparatifs entourant leur procès. Les avocats des Hell’s Angels avaient demandé de voir en primeur la nouvelle télésérie. Ils craignaient qu’elle ne ternisse l’image des motards et n’influence éventuellement les jurés lors du procès. Cette demande a été refusée par les diffuseurs qui se sont référés à la jurisprudence établie lors d’une demande semblable concernant une autre série, évoquant que cette fiction n’avait aucun lien avec des faits réels connus.

Il est donc d’actualité de comparer des situations présentées dans des fictions avec celles de la vraie vie. Nous verrons que les jeunes préfèrent les genres de films dont l’intrigue n’est pas un reflet fidèle de la réalité extérieure. On peut se demander alors quels sont les liens entre : la réalité présentée dans les films, la réalité extérieure du monde réel et la vision du monde des jeunes.

La question traitant de la relation entre la vision du monde des jeunes et le cinéma serait un bon sujet de discussion pour les parents qui essaient de comprendre le monde intérieur de leurs adolescents. Nous verrons que c’est aussi une question qui est reliée aux approches du programme d’études des jeunes. Ainsi, après avoir exploré en quoi consiste la vision du monde des jeunes en rapport avec la réalité du monde extérieur et la réalité présentée dans les films, nous nous pencherons sur la situation particulière des films qui présentent des scènes de violence. Il existe plusieurs façons d’aborder ces sujets de la relation au réel et des situations violentes dans les films. Il n’y a pas de recettes ni de réponses toutes faites. Les idées que nous explorons avec les parents offrent des pistes de réflexion sur le sujet et chacun pourra choisir celle qui lui convient.

LE REGARD QUI DONNE UN SENS

Le cinéma est une très grosse industrie culturelle; beaucoup d’argent circule pour nourrir cette machine à fabriquer du rêve et des vedettes (star system). Le cinéma est aussi un moyen d’expression pour les créateurs. Des cinéastes expriment, par cet art, leur vision du monde et leur imaginaire. Finalement, le cinéma existe aussi pour les spectateurs, puisqu’il occupe une place de choix dans leurs activités de divertissement, et plus particulièrement chez les jeunes qui, au Québec, sont nombreux à fréquenter les salles de cinéma.

Certaines écoles secondaires ont accès à un programme d'éducation cinématographique dont le but est de permettre aux jeunes de développer leur esprit critique et de stimuler chez eux le plaisir de découvrir des œuvres de qualité en les mettant en contact avec les richesses du patrimoine cinématographique mondial. À la maison, les parents peuvent profiter de cet intérêt qu’ont les jeunes pour le cinéma en échangeant des propos avec eux et ainsi connaître leur point de vue.

Le point de vue des jeunes

La relation que les jeunes entretiennent avec le monde par l’intermédiaire du cinéma est un beau sujet de discussion que les parents peuvent aborder avec eux. Ce sujet peut paraître compliqué; en fait, il propose de s’intéresser au point de vue des jeunes sur les films qu’ils regardent et d’essayer de comprendre leurs intérêts. Ici, lorsque l’on propose de porter une attention particulière au point de vue des jeunes, on s’attarde principalement à leur interaction avec les films. C’est-à-dire qu’il s’agit d’essayer de comprendre comment les jeunes perçoivent leur relation au monde à travers les films qu’ils regardent avant de porter un jugement sur la justesse de leur point de vue.

La vision du monde et l’identité personnelle

Pourquoi est-il intéressant pour les parents de chercher à comprendre la relation que les jeunes ont avec le monde par l’intermédiaire du cinéma?

La façon dont les jeunes établissent leur vision du monde caractérise plus particulièrement leur identité personnelle. La relation que les jeunes entretiennent avec le monde est un des éléments inclus dans le Programme de formation de l’école québécoise. On peut y lire que l’identité personnelle se construit à partir de valeurs, de concepts, de croyances, d’émotions et de sentiments grâce auxquels le jeune perçoit, pense, décide et agit d’une manière qui lui est singulière. C’est la vision du monde qui fonde et influence le développement de l’identité personnelle. Ainsi, affirmer son identité, c’est faire appel à la vision du monde à laquelle on se réfère. C’est donner un sens aux expériences de sa vie. Si l’école s’intéresse à ce sujet, les parents sont eux aussi appelés à jouer leur rôle d’éducateur dans le développement de la vision du monde de leurs jeunes.

La vision du monde fonde et influence le développement de l’identité personnelle. Le regard que l’on porte sur soi et autour de soi, notre vision du monde, dépend de multiples facteurs et subit de nombreuses influences. L’héritage génétique et le milieu familial, en premier lieu, marquent la teneur de cette vision sur les modes d’appréhension de la réalité. Cette vision du monde se forme plus ou moins directement grâce à l’interaction avec son environnement familial, social et culturel.

Le développement de la réalité intérieure

Comment les jeunes construisent-ils leur vision du monde et leur relation au réel?

Leur manière d’interagir avec la réalité extérieure dépend de l’organisation de leur réalité intérieure. La réalité intérieure correspond à des modèles ou, si l’on veut, à des « patterns » qui permettent d’interpréter un événement ou un film. C’est à l’aide de leurs modèles intérieurs que les jeunes absorbent ou non leurs nouvelles expériences et celles-ci peuvent aussi, à leur tour, modifier leurs modèles intérieurs. Il y a une interdépendance entre le développement des modèles de la réalité intérieure et l’environnement familial, social et culturel.

Les jeunes, à partir de ce qu’ils vivent, développent leur identité et leur vision du monde. Ils se construisent des repères qui les aident à entrer en relation avec la réalité extérieure. Parfois, on peut constater que la réalité extérieure ne correspond pas exactement à leur vision intérieure lorsque celle-ci est plutôt une illusion ou un mirage. Il faut alors aider les jeunes à faire des ajustements.

Les arts, les médias et le cinéma font aussi partie des expériences culturelles des jeunes et ces expériences peuvent intervenir dans le développement de leur vision du monde. Par ailleurs, les films présentent la réalité extérieure selon les points de vue des créateurs. Nous allons donc examiner l’interaction entre ces différents éléments.

QUESTIONS QUI GUIDERONT NOTRE EXPLORATION :

LA VISION DU MONDE DES JEUNES ET LES FILMS

Pour certains adultes, les jeunes ne font pas la différence entre la réalité extérieure et le cinéma. Dans cette perspective, les images des films s’impriment dans l’imaginaire mental des jeunes comme des photocopies. On entend souvent l’expression que le cerveau « fonctionne comme un ordinateur »; or, si c’était le cas, toutes les images mentales contenues dans l’album de la réalité intérieure des jeunes seraient semblables, et si c’était aussi simple, on ne se poserait plus de questions sur les influences des films de fiction. Nous savons par expérience que les interprétations d’un film sont souvent différentes d’une personne à l’autre. Chaque spectateur réagit à un film en fonction de sa vision du monde et de son bagage d’expériences. Il faut donc examiner davantage la manière dont se fait cette interaction entre le monde intérieur et le monde extérieur par l’intermédiaire des films.

On peut aborder de plusieurs façons la question de la perception de la réalité par l’intermédiaire des films. Nous allons explorer celles qui peuvent servir, plus particulièrement, aux échanges avec les jeunes. Dans un premier temps, on peut leur demander de faire la distinction entre la fiction et la réalité en identifiant les caractéristiques des différents genres de films. Ensuite, les jeunes s’appuient sur le réalisme des personnages et des situations présentées dans l’histoire en les comparant à leurs expériences ou à ce qu’ils connaissent des situations sans nécessairement les avoir vécues.

Les premiers repères : les genres

Le cinéma est souvent identifié comme étant une machine à fabriquer du rêve et à nourrir l’imaginaire des spectateurs en les transportant hors de la réalité. À l’intérieur de l’univers cinématographique, il y a des films qui ont plus ce pouvoir que d’autres selon leur genre. La classification des films par genre permet aux spectateurs de faire rapidement des choix en fonction de leurs intérêts particuliers, selon les circonstances.

Pour les jeunes, le genre du film est le premier repère qui leur permet d’évaluer si le film est réaliste ou non. Le genre offre des indices sur certaines caractéristiques particulières du film. Ainsi, les différentes conventions des genres établissent des contrats de lecture. Pour plusieurs jeunes, le genre détermine la manière de « prendre le film ». Toute situation peut être observée de différentes manières et lorsque le réalisateur choisit un certain angle pour observer la réalité, il la convertit dans un genre particulier qui peut être : un film d’action, une comédie, un film d’horreur, un film de science-fiction, un dessin animé, un suspense, un drame, un documentaire, etc.

Les genres de films renvoient le spectateur à ce qu’il attend, à ce qui lui est coutumier. Afin de situer les préférences cinématographiques des jeunes, voici quelques descriptions de genres1. (Nous n’en proposons que quelques-uns pour donner une idée des caractéristiques).

Ces quelques descriptions démontrent que les films présentent la réalité extérieure d’une manière plus ou moins réaliste, selon leur genre. Les jeunes sont les plus grands clients de films d’action2 et de films d’horreur ; pas d’adolescents, pas de recettes pour les producteurs. Le groupe d’âge entre 13 et 16 ans est donc une cible importante pour les producteurs de films. Parmi les dix films les plus vus en salle au Québec3 durant l’année 2001, il y avait : 3 films de science-fiction; 3 comédies; 2 films d’action; 1 film d’horreur; 1 drame. En général, les jeunes tout comme les adultes préfèrent les films qui sont éloignés d’une représentation du monde réaliste.

En général, les jeunes (13 – 16 ans) peuvent facilement se rendre compte que certaines fictions ne sont pas un reflet exact de la réalité. Ils savent que les histoires sont inventées et que des acteurs interprètent les rôles des personnages. Également, en faisant des commentaires sur les moyens technologiques utilisés dans la production du film, les jeunes démontrent qu’ils reconnaissent que les films sont une construction plus ou moins fidèle de la réalité. Par exemple, ils peuvent indiquer que, dans des films d’horreur, le sang et les blessures sont rendus par le maquillage, ce qui aurait pour effet de réduire leurs réactions de dégoût et de peur.

Les jeunes choisissent leurs films à partir des genres et après les avoir regardés, ils sont capables d’affirmer d’une manière rationnelle si la représentation du monde se rapproche de la réalité. Cela correspond à une manière logique d’identifier des caractéristiques et d’interpréter les films en fonction des différentes catégories de genres. Mais l’interprétation des films peut aussi se faire à partir de critères qui sont plus liés au monde intérieur des jeunes, à leur vision du monde. Lorsqu’ils regardent des films, ils peuvent donc faire la distinction entre fiction, documentaire et réalité, mais la relation à leur réalité intérieure intervient également.

L’interprétation des films

Une autre manière d’aborder le sujet de la relation des jeunes avec la présentation de la réalité dans les films est de considérer leur façon d’interpréter les films. Ils comparent la véracité des situations et l’authenticité des personnages à leurs propres expériences ou à ce qu’ils connaissent de la situation. Les interactions entre les films et les jeunes s’effectuent également en fonction de ce qui pourrait ressembler à leur vie ou à leur vision du monde.

Nous avons déjà examiné comment les jeunes construisent leur vision du monde et leur relation au réel à partir de ce qu’ils vivent. Les jeunes construisent leur réalité intérieure à partir de leur environnement. Cette réalité intérieure constitue un lien avec le passé et aussi un moyen d’entrer en relation avec les nouvelles situations qui se présentent à eux. Les films constituent aussi des moyens pour les jeunes de connaître de nouvelles situations.

Lorsque les jeunes regardent un film, ils ne confondent pas la réalité et la fiction, mais ils entrent dans l’histoire du film, comme s’ils entraient dans un espace qui fait le pont entre la fiction et la réalité. Une fois dans cet espace, les jeunes (et les adultes) font « comme si » c’était une vraie histoire. Ils oublient qu’ils sont dans un univers de fiction et ils croient pour un instant que ce qu’ils voient est du domaine du possible.

L’habileté qu’ont les jeunes à faire « comme si » leur donne l’occasion d’oublier que c’est une illusion et d’en retirer un certain plaisir. En faisant « comme si », ou en procédant à ce que certains qualifient de « suspension de l’incroyance » (pour traduire l’expression suspension of disbelief4), les jeunes chercheront alors à s’identifier aux personnages. C’est seulement après s’être identifiés à des personnes issues de l’environnement réel que, dans un second temps, les jeunes verront ces identifications renforcées par des modèles empruntés à la fiction cinématographique.5

Les jeunes, tout en étant en mesure de faire la distinction entre la réalité et la fiction, auront tendance à croire que ce qu’ils voient a une certaine vraisemblance. Ce qui vient contredire d’une certaine manière l’impression qu’un film aura moins d’emprise s’il est identifié comme étant loin de la réalité.

L’interaction entre ce qui se passe dans le film de fiction et la réalité intérieure du jeune est de même nature que celle qui se passe avec un documentaire. Il ne s’agit pas de savoir si les films de fiction et les documentaires sont oui ou non une véritable représentation de la réalité. Il importe plutôt de savoir si les histoires et les images des films peuvent évoquer chez les jeunes des résonances personnelles. S. Tisseron6, l’auteur d’Enfants sous influences, explique que les jeunes accordent un sens aux images et interprètent l’histoire d’un film à partir du moment où ils sont capables de faire le lien avec leur propre vision du monde.

Le monde intérieur, qui est le cadre de référence des jeunes, fonctionne de la même manière pour comprendre une situation, qu’il s’agisse d’images qui proviennent d’une fiction, d’un documentaire ou d’un événement de la vie quotidienne. Lorsque l’on s’intéresse à la manière dont le réalisme des films est perçu par les jeunes, on doit apporter une attention particulière à la vision du monde (ou cadre de référence) que les jeunes utilisent pour interpréter les films.

La façon dont les jeunes perçoivent la réalité des films est aussi liée à leurs connaissances de l’environnement social. Même s’il s’agit d’une fiction, l’histoire peut être considérée comme une représentation très plausible du monde extérieur. Il n’est pas tellement important que ce soit une fiction très éloignée de la réalité extérieure ou un documentaire, parce que ce qui a du sens pour les jeunes, c’est plutôt le lien qui existe entre la situation du film et leur réalité intérieure. Lorsque la distinction entre leur réalité intérieure et la réalité du monde extérieur est très éloignée, il peut y avoir des problèmes de perception. L’illusion provoquée par les réalités des films bloquerait leur relation au monde extérieur.

Les jeunes vont juger de l’authenticité d’un événement ou des personnages présentés dans un film en les comparant à leurs expériences et aux références de leur monde intérieur. Ils vont se demander si la manière d’agir et la psychologie des personnages correspondent à ce qu’il est possible de retrouver dans la nature humaine. Par exemple, la fréquence d’un même événement dans une comédie pourra être identifiée comme étant un manque d’authenticité : dans la vie, on ne rit pas à toutes les cinq secondes.

Il est important de faire la distinction entre la fiction et la réalité et, de façon générale, les jeunes en sont capables. Mais ce n’est pas tout d’être capable de faire la distinction entre les différents genres de films selon leur degré de réalisme. Il faut aussi s’intéresser à la manière dont les jeunes interprètent les situations présentées dans les films en fonction de leur vision du monde ou de leur monde intérieur. En fait, notre façon de réagir à une situation ne diffère pas beaucoup, qu’elle soit inscrite dans une fiction ou dans un documentaire ou qu’elle existe dans notre environnement.

Nous avons vu que les jeunes utilisent différents moyens pour percevoir le niveau de réalisme d’un film :

  1. ils identifient le genre du film ;

  2. ils comparent les situations à leur réalité intérieure.

Nous savons aussi que notre identité personnelle et notre vision du monde dépendent de nos expériences. L’interaction qui existe entre les jeunes et l’univers cinématographique peut aussi contribuer à enrichir ou à bouleverser leur monde intérieur. À ce titre, nous allons maintenant examiner ces différentes manières de percevoir la réalité des films en les appliquant aux situations qui sont présentes dans les films comportant des scènes de violence.

LES FILMS DE VIOLENCE ET LA RELATION AU RÉEL

Il faut que ça saigne

Les scènes de violence sont de plus en plus présentes dans les films qui s’adressent spécifiquement aux jeunes. Ceux-ci en redemandent et l’industrie leur en donne davantage. « Les films destinés aux adolescents sont de plus en plus axés sur la peur. » Cet extrait d’un article paru dans Cyberpresse7 reflète ce que plusieurs constatent : le goût accru des jeunes pour la violence au cinéma. Les parents s’en inquiètent et le problème du spectacle de la violence sur les écrans préoccupe plusieurs spécialistes; de fait, plusieurs livres abordent le sujet.

Un sujet qui, d’ailleurs, suscite la controverse. Pour certains, un état de panique d’ordre moral justifie des demandes de changements dans la classification des films; pour d’autres, il faut plutôt trouver des moyens pour aider les jeunes à sortir de cette recherche de la peur. Mais peut-on dire que ces images violentes reflètent la vision du monde des jeunes?

La violence a toujours existé, par exemple, dans les représentations culturelles : elle est présente dans les mythologies (où elle est plus évoquée que montrée); les guerres, les révolutions sont aussi des manifestations de violence acceptées par la morale sociale. L’inquiétude concernant les effets des images violentes sur les jeunes n’est pas nouvelle, on s’interroge à ce sujet depuis une cinquantaine d’années. Mais ce qui a changé au cours des années, c’est l’expression de la violence sur les écrans.

Les conventions pour représenter les scènes violentes ne sont plus les mêmes. Avant, ce qui était suggéré avait plus d’importance que ce qui était montré. Les scènes violentes se passaient en dehors du cadre visuel et ce sont leurs conséquences qui étaient montrées à l’écran. Maintenant, il y a une tendance à montrer un point de vue direct sur les scènes de violence. « Il n’y a donc pas, sans doute, de recrudescence de la violence sur les écrans, mais simplement une recrudescence de la violence montrée. »8

L’évolution des technologies et des procédés de trucage explique en partie la possibilité de montrer des scènes plus violentes. L’apparition d’un nombre toujours croissant de scènes violentes dans les films serait aussi causée par le phénomène du « zapping » selon lequel les jeunes, lorsqu’ils regardent un film sur magnétoscope, passent d’une scène violente à une autre. Les réalisateurs auraient donc décidé d’inclure plus de scènes violentes dans leurs films. « On tue pour exister à l’écran. »9 Il y a donc un appauvrissement des histoires qui présentent uniquement une succession d’images sanglantes.

Pourquoi les jeunes préfèrent-ils les films violents?

Les jeunes sont attirés par l’interdit et ils cherchent des modèles autres que leurs parents. Certains auteurs expliquent que les jeunes recherchent les scènes de violence pour oublier le monde dans lequel ils vivent ou pour donner une raison à l’angoisse qui les habite. Quel plaisir procurent des images qui font peur et qui angoissent? Les jeunes peuvent ressentir des angoisses sans nécessairement en connaître la cause et, en regardant des images qui leur font peur, ils ont une bonne raison d’être angoissés. « En parlant d’un film violent et des angoisses qu’on a éprouvées en le voyant, on parle le plus souvent de sa vie ... »10

Le spectacle de films violents leur donnerait aussi la possibilité de se défouler et d’évacuer leurs pulsions agressives. Les scènes de violence exerceraient alors une fonction de purification, de catharsis. Cependant, il n’existe pas de recherche pour venir appuyer cet argument et, si c’était vrai, comment expliquer qu’il y ait encore de la violence dans nos sociétés?

Une réflexion sur la violence dans les films et le rapport au réel ne signifie pas qu’il faille prôner un retour à la censure de l’ordre moral. Cependant, à la lumière de ce que nous avons observé sur la relation entre la vision du monde des jeunes et leur manière de percevoir le réalisme des films, avons-nous raison de croire que les scènes de crime et de brutalité dans les films influencent la vision du monde des jeunes?

Les images de la réalité

Les jeunes développent leur vision du monde à partir des différentes expériences qu’ils vivent dans leur environnement familial, social et culturel. Un équilibre doit s’établir entre ces différentes expériences. Car si la relation au monde des jeunes se façonne surtout par l’entremise de situations violentes présentées à la télévision et dans les films et si ces images ne sont pas contrebalancées par une vision du monde solide basée sur des valeurs humaines et des expériences réelles sans violence, un déséquilibre peut s’installer.

En effet, les jeunes auront tendance à croire que le monde extérieur est plus violent qu’il ne l’est en réalité; c’est ce que certains auteurs nomment le syndrome de Gerbner11. Les jeunes auront donc l’impression qu’il y a plus de criminalité dans la vie qu’il n’y en a en réalité et ils développeront une certaine méfiance par rapport au monde extérieur. Lorsqu’il s’agit d’insectes géants, l’identification aux personnages est plus difficile. Mais avec des films comme, par exemple, Trainspotting, l’identification aux personnages peut se faire plus facilement. Selon leur réalité intérieure, les jeunes se percevront alors comme victime, agresseur ou témoin.

Par contre, selon certains auteurs12, les films présentant des scènes explicites de violence auraient pour conséquence de faire disparaître la tendance à faire « comme si », qui donne la possibilité d’entrer dans l’histoire comme si elle était vraie. En général, dans ces films l’histoire est absente et il n’existe pas vraiment de liens entre les scènes de violence; de plus, il est difficile d’accorder une certaine crédibilité à ces scènes puisqu’elles ne correspondent pas à ce que les jeunes connaissent u monde extérieur. Selon ces auteurs, les jeunes auraient alors plus tendance à s’interroger sur la fabrication du film. Quels sont les trucs utilisés pour fabriquer les scènes, quels sont les effets spéciaux? En se posant ce genre de questions, les jeunes prennent une certaine distance par rapport aux images. Il paraîtrait que les images auraient alors moins d’influence sur le développement de leur réalité intérieure.

Il existe donc plusieurs façons d’interagir avec les histoires des films. Les parents, en jouant leur rôle d’éducateurs, peuvent aborder avec leurs jeunes les différents sujets que nous venons d’explorer. Ainsi, les jeunes seront amenés à décrire et à analyser les films qu’ils regardent et à les comparer à leurs expériences de la réalité du monde extérieur et à leur vision du monde.

PARLER, C’EST GRANDIR

Les jeunes regarderont peut-être des films qui ne s’adressent pas à leur groupe d’âge. Il conviendrait alors de discuter avec eux de leurs préférences cinématographiques. Les parents peuvent aider leurs enfants et adolescents à prendre une distance par rapport aux films que ceux-ci regardent. Les échanges entre parents et jeunes favorisent le développement de l’esprit critique. Les parents pourraient faire preuve d’ouverture en essayant de comprendre la vision du monde de leurs jeunes. Il n’est pas toujours facile pour les jeunes d’exprimer leur monde intérieur mais, avec la pratique, ils pourraient arriver à prendre une distance face aux films. Ce qui favoriserait la construction d’un monde intérieur fort permettant d’interagir avec le monde réel.

Pour cela, les parents suscitent un questionnement. Ils doivent notamment conduire les jeunes à échanger leurs points de vue sur leur manière de percevoir le réalisme des films en fonction des genres ainsi que sur les conditions de réalisation des films. Les parents pourraient également orienter les discussions sur la manière dont les jeunes réagissent aux films.

SUGGESTIONS DE QUESTIONS :

CONCLUSION

Nous savons que le cinéma occupe une place importante dans les activités de divertissement des jeunes. Les parents peuvent s’inquiéter de leur préférence pour des films qui offrent plusieurs scènes de violence. Nous avons abordé le sujet en considérant l’importance du développement de la vision du monde des jeunes, l’individualité de chacun reposant sur cette vision du monde. Les jeunes développent cette réalité intérieure en partie grâce à leur interaction avec leur environnement familial, social et culturel. Afin d’atténuer l’influence de certains films violents, il serait souhaitable que les jeunes se construisent une vision du monde qui leur permette de prendre une certaine distance par rapport aux modèles de violence.

Les discussions et les échanges d’idées avec les jeunes sont de bons moyens pour les parents de comprendre la réalité intérieure des jeunes. Ces échanges ne sont pas toujours faciles à amorcer, les jeunes n’ayant pas nécessairement l’habileté de mettre des mots sur ce qui se passe dans leur monde intérieur, mais la pratique aide à la développer. Ainsi, en donnant aux jeunes la possibilité d’exprimer la relation qu’ils font entre :

nous leur offrons des moyens de rêver d’un monde qui pourrait correspondre à leurs aspirations.

Nous n’avons pas exploré toutes les facettes de cette relation entre la réalité et la fiction, qui est un sujet immense. Nous avons tenté d’identifier des moyens permettant de prendre une distance par rapport à la violence de certains films. Nous aurions pu emprunter une perspective plus critique, en explorant le rôle idéologique de la représentation de la réalité dans la fiction, qui utilise souvent des conventions de type réaliste13 , ce qui laisse croire que l’utilisation de la violence fait appel à une loi naturelle pour contrer le mal. Le contexte social se prêterait bien à cette analyse alors qu’une lutte s’est amorcée dans le monde pour détruire « l’axe du mal ».

Nous avons proposé quelques pistes de réflexion qui pourront alimenter les échanges entre les parents et leurs jeunes. Ces réflexions se voulaient plus pratiques qu’idéologiques. Les parents pourront aborder le sujet du réalisme des films en partant des différentes caractéristiques des genres des films; puis, en cherchant à comprendre ce qui motive le choix des jeunes en amenant ceux-ci à exprimer leurs émotions, leurs perceptions et leurs idées face à ce qui est présenté dans les films et à les comparer à leur vision du monde.

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1 Les descriptions des genres sont tirées du livre : Pinel, V., 2000, Écoles, genres et mouvements au cinéma, Paris, Larousse.

2 Le Nouvel Observateur, 2000, no 13, juillet.

3 Cette information été réalisée à partir de deux sources : (1) Palmarès des films présentés en programme simple, Québec, 2001, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications; (2) le site http://www.films.qc.ca .

4 Jullier, L., Scherer, F., 1998, « Le spectacle de la violence ou les brouillages du réel et de l’imaginaire », Esprit, 12, 1998, p. 37.

5 Tisseron, S., 2000, Enfants sous influences, Paris, Armand Colin.

6 Tisseron, S., 2000, Enfants sous influences, Paris, Armand Colin.

7 Jeanine Guindi, 2002, « Les films d’horreur », Cyberpresse.

8 Jullier, L., Scherer, F., « Le spectacle de la violence ou les brouillages du réel et de l’imaginaire ».

9 Le nouvel Observateur, 2000, no 13, juillet.

10 Tisseron, S., 2000, Enfants sous influences, Paris, Armand Colin.

11 Allard, C., 2000, L’enfant au siècle des images, Paris, Albin Michel.

12 Jullier, L., Scherer, F., « Le spectacle de la violence ou les brouillages du réel et de l’imaginaire ».

13 Frau-Meigs, D., Jehel, S., 1997, Les écrans de la violence, enjeux économiques et responsabilités sociales, Paris, Economica.

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