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Auteurs: Carrier, Jean-Pierre.
Titre: L'invasion Pokémon.
Source: http://www.apte.asso.fr/ressource/texte/reflexionaccueil1.htm Poitiers 2001. P. 1-6.
Editeur: L'association APTE.
La publication est faite avec l'aimable autorisation des éditeurs.
Jean-Pierre Carrier
L'invasion Pokémon
La rumeur est maintenant arrivée à toutes nos oreilles : la nouvelle passion des enfants jusqu’à 12 ans environ s’appelle les Pokémon. Bien sûr elle vient du Japon, se manifeste sous toutes les formes possibles dans une stratégie commerciale concertée et tend à devenir exclusive dans le temps de loisir des enfants et leurs références culturelles et imaginaires du moment. Une vraie «pokémode» diraient les intéressés, montrant par là qu’ils ont parfaitement intégré les éléments linguistiques du phénomène.
Comme toujours en pareille situation, les adultes (parents, éducateurs, enseignants) tardent à réagir et ne savent pas toujours comment le faire. L’ignorance n’est pas possible. Le refus et la condamnation sont inefficaces. Se joindre à l’enthousiasme des petits serait par trop démagogique. Reste qu’il est indispensable de connaître concrètement de quoi il s’agit, ce qui implique au moins de regarder quelques épisodes de la série télévisée. Alors seulement il sera possible de mener une analyse critique rigoureuse débouchant sur une évaluation lucide, dans laquelle le jugement ne soit pas une simple manifestation d’autorité d’adultes tout-puissants.
Commençons donc par synthétiser les faits. À l’origine il s’agit d’un jeu vidéo lancé par Nintendo en 1997 pour accompagner la dernière version de la game boy. Jusque-là, rien que du très classique. Mais il y a quand même quelque chose de nouveau. C’est que maintenant les petites consoles peuvent se connecter deux par deux et ainsi le jeu n’est plus solitaire mais peut prendre la forme du défi lancé à son voisin ou son camarade de classe. Nintendo va faire une grande partie de sa publicité sur cette possibilité. D’autant plus qu’un des ressorts ludiques du programme Pokémon repose justement (mais ce n’est pas une coïncidence) sur cette situation de défi. À l’évidence, le jeune public n’a pas tardé à suivre. La suite peut paraître bien peu originale. Lancement de cartes, autocollants, stickers à collectionner dans des albums. Série télévisée diffusée en France sur TF1, la chaîne déjà spécialisée dans le passé dans les produits venus du Japon. Pendant les vacances de printemps 2000, cette diffusion sera particulièrement intensive : trois épisodes consécutifs soit, avec la pub, une bonne heure de programmes regroupés dans un “Pokébloc”. Et ce n’est pas un hasard non plus si cette période est celle où le long métrage des Pokémon est lancé en France.
Sous toutes ces formes, c’est toujours le thème du défi et de la compétition qui est mis en avant : il faut trouver le plus de Pokémon ; il faut être le premier à les trouver tous – et il y en a cent cinquante ! Ensuite il faut les “dresser” pour devenir un “maître Pokémon”, et ainsi avoir des chances de triompher dans tous les combats qui seront organisés avec les Pokémon des autres dresseurs. Ainsi le phénomène Pokémon n’a aucune peine à devenir un phénomène social, puisqu’il repose sur une pratique qui est nécessairement collective. Mais au fait, un Pokémon, c’est quoi ? Réponse : mystère. Leur existence constitue un mystère, ou mieux, Le Mystère. C’est-à-dire qu’aucune promesse n’est faite qu’il soit un jour dévoilé. Il suffit de savoir que leur présence au côté des enfants est mystérieuse, ce qui évite de se lancer dans la recherche d’une explication. Mais peu importe. La première évidence qui semble s’imposer quand on les voit sur un écran, c’est qu’il s’agit d’êtres vivants. D’abord parce qu’ils parlent, ou plutôt ils émettent des sons articulés qui pour la plupart se réduisent d’ailleurs au simple énoncé de leur nom en distinguant les syllabes : Pi-ka-chu ! Ensuite, ils éprouvent des sentiments, souvent assez simples, mais toujours spontanés, la joie, la tristesse ou la colère. Enfin, et c’est là que leur mystère s’épaissit en dehors de celui de leur origine, ils sont destinés à être “dressés”, puisque tel est le terme employé. Et en effet, il ne s’agit pas du tout de les “apprivoiser” comme un célèbre renard qui fait partie d’un tout autre domaine de référence. Eux, ils vont obéir à l’enfant qui a réussi cette tâche, ils vont faire équipe avec lui, livrant combat en son nom, et pour sa plus grande gloire, puisque c’est l’enfant qui sera vainqueur, même s’il n’a pas combattu. Ainsi les Pokémon ne sont pas des choses, ni des animaux, car certains peuvent évoquer des minéraux ou des végétaux. Ce ne sont pas des jouets non plus, même si certains ressemblent fort à des peluches et sont parfois utilisés comme tels, surtout par les filles. D’autres sont de véritables monstres, plutôt effrayants. La majorité sont pourtant si gentils, “tellement mignons” entend-on dire dans la série télé, que tous les enfants n’ont qu’un désir : en posséder le plus possible, d’où le slogan qui sert de sous-titre aussi bien à l’album qu’à la série : “attrapez-les tous !”
Force est de reconnaître que les principes organisateurs de la série télévisée sont particulièrement ingénieux dans la mesure où ils reprennent systématiquement ce qui a toujours été le facteur de succès des dessins animés japonais pour enfants – la mise en scène de combats faisant intervenir chez leurs protagonistes des pouvoirs extraordinaires– mais en excluant en quelque sorte l’enfant lui-même de ce qui restait jusqu’à présent, de Goldorak à Dragon Ball Z, une dimension guerrière. Le rôle des Pokémon, c’est de livrer combats à la place des enfants, qui eux se contentent de choisir lequel dans leur panoplie affrontera l’adversaire et de lancer les ordres déterminant l’utilisation de tel ou tel pouvoir. Ainsi, d’une part le combat prend une dimension quasi sportive, ce qui d’ailleurs se concrétise dans un nombre important d’épisodes concernant la “ligue Pokémon”, idée directement reprise des jeux Olympiques. Mais d’autre part, et ceci est sans doute bien plus déterminant encore, les combats deviennent ainsi de l’ordre du virtuel. Au commandement de leur “maître”, les Pokémon sortent de leur petite balle rouge et prennent place face à face dans cet espace particulier où se donne à voir le spectacle du combat et qui ne peut être que celui de l’écran du téléviseur ou de la game boy. Il n’est pas étonnant alors que les écrans soient très présents dans la série télévisée, qu’il s’agisse de la console elle-même qui permet d’identifier et de décrire les Pokémon intervenant dans un combat, ou bien de cette sorte de “visiophone” qui permet de communiquer bien mieux qu’un simple téléphone. Et il devient aussi tout à fait cohérent que la mise en scène des combats utilise fréquemment les effets visuels que permet le traitement de l’image électronique: séparation de l’écran en deux espaces consacrés chacun à un des combattants, ralentis, arrêts sur image, gros plans en insert, etc. Le reste de l’animation ne présente guère d’originalité. On a affaire à des bouches qui pour parler s’ouvrent toujours sur le même rythme saccadé, comme celui des déplacements des personnages. Sans parler des gros yeux ronds qui peuvent à l’occasion déborder d’un flot de liquide et des chevelures qui peuvent prendre toutes les formes et les couleurs imaginables. Bref cette animation à la japonaise déjà vue mille fois ne risque pas de dépayser les jeunes téléspectateurs. Ils pourront alors très facilement se concentrer sur la tâche essentielle : identifier les Pokémon et devenir ainsi de véritables spécialistes de cette nouvelle science que constitue la “pokémonologie”.
Car les Pokémon présentent cette particularité d’être organisés selon une sorte de taxinomie où se juxtaposent différents types, permettant de définir leurs caractéristiques et surtout le mode d’attaque qu’ils pourront utiliser. Chaque enfant doit être capable de les identifier et de les nommer, ce qui n’est pas toujours évident vu le mélange de références en tout genre qui a visiblement servi de base aux auteurs. Qu’on en juge par ces quelques exemples : Dracaufeu, Carapuce, Grodoudou, Nosféralto, Rhinocorne, Tentacruel, Insécateur, Ossatueur, Grotadmorv. Si tous ces noms sont déjà tout un programme, il est indispensable de connaître aussi le type auquel chacun se rattache (Insecte, Dragon, Feu, Plante, Glace, Electrik ou Psy, dont les spécialités sont “magie et tours hallucinants”). Et le fin du fin est de connaître parfaitement toutes les attaques dont ils sont capables, les évolutions qu’ils peuvent connaître et la hiérarchie des forces qui entrent en jeu dans l’issue d’un combat. Bref les non-initiés n’ont aucune chance de s’y retrouver. Par contre, les plus savants seront tout auréolés de gloire, juste récompense des efforts importants nécessaires pour mémoriser tout cela. Quel enfant réussira à “attraper” tous les Pokémon ? Les pochettes de cartes comportent toujours des doubles et les plus rares donneront lieu à bien des convoitises ou des systèmes d’échange sophistiqués. À la télé, le renouvellement des épisodes de la série n’est pas non plus près de s’épuiser. Il y a quelques 150 Pokémon identifiés à ce jour. La majorité peut se transformer. Et rien ne dit que de nouvelles créatures ne puissent apparaître un jour. De toute façon ils peuvent tous se rencontrer dans un combat en face-à-face, sans parler des combats mettant en scène des protagonistes multiples. Les combinaisons possibles ne sont pas loin d’être en nombre infini. La sérialité télévisée trouve là une manifestation lumineuse de son essence même : trouver le moyen de repousser à l’infini le moment où elle se verrait contrainte de purement et simplement reprendre quasiment à l’identique des épisodes antérieurs. Avec le système Pokémon cela ne risque pas d’arriver.
L’existence d’un tel engouement est bien sûr une aubaine pour le développement d’une éducation aux médias dans le système scolaire, de l’école primaire où elle s’adressera aux acteurs les plus directement concernés par le phénomène, aux élèves du collège ou même du lycée qui ont pu déjà connaître, dans leur vécu encore récent d’enfant téléspectateur, des situations similaires. L’existence de ces deux situations bien différentes nous semble une des raisons de la distinction entre deux orientations de l’éducation aux médias, orientations que les pratiques actuelles les plus courantes ont tendance à séparer, non parce qu’elles seraient pensées comme contradictoires ou inconciliables, mais parce que concrètement il n’est pas toujours facile de trouver le moyen de les mener de front.
La première de ces orientations concerne les élèves les plus grands, ceux du collège ou du lycée donc, même si sous une forme simplifiée elle peut être mise en œuvre dès la fin de l’école élémentaire. Elle peut être définie comme une démarche de connaissance que la formule “apprendre la télévision” résume parfaitement. La démarche la plus généralement utilisée dans ce cadre est une démarche analytique. Il s’agit de partir d’une documentation, la plus complète et diversifiée possible, qu’il importera ensuite de traiter, c’est-à-dire d’analyser selon des critères explicites. Rechercher toutes les manifestations d’un phénomène comme la vague Pokémon, les comparer ou les mettre en perspective par rapport à des phénomènes équivalents du passé proche, c’est bien sûr se donner les moyens de comprendre sa portée économique et sociale. L’analyse du discours de la série télévisée peut alors s’inscrire dans cette première démarche de connaissance. Elle pourra très bien ici prendre la forme particulière d’une approche de ses procédés d’animation, les comparant à d’autres productions, japonaises, françaises et américaines, pour en faire ressortir les points communs et les spécificités.
La deuxième orientation, s’adressant le plus souvent aux élèves de l’école primaire, fait passer la prise en compte du vécu de l’enfant téléspectateur avant l’étude de la télévision elle-même. Il s’agit alors d’adopter une attitude réflexive, de rendre compte de la place concrète que les Pokémon peuvent occuper dans les loisirs, les jeux et les préoccupations de toutes sortes, imaginaires et sociales, de chacun, et d’en saisir ainsi de l’intérieur le retentissement. Ici les visionnements collectifs en classe seront avant tout un support permettant l’expression la plus libérée possible des sentiments et des opinions, ce qui n’est jamais évident dans un contexte scolaire, mais constitue souvent une très enrichissante situation de communication. Une telle pratique vise explicitement la mise en place de compétences transversales, d’écoute réciproque et de compréhension du point de vue des autres. Elle constitue une situation idéale pour créer un lien entre l’école et le vécu extra-scolaire de l’enfant, dans lequel la télévision tient encore et toujours une place prépondérante, et par rapport à laquelle il n’est donc pas vain de proposer une “éducation”. Ces deux orientations peuvent-elles trouver l’occasion d’une mise en œuvre conjointe, une fois les problèmes d’organisation matérielle et de gestion du temps résolus ? L’importance d’un phénomène comme les Pokémon nous semble en rendre la nécessité urgente. L’éducation aux médias pourrait alors trouver là l’occasion de manifester les visées qui constituent ses fondements mêmes : inscrire les situations scolaires au plus près des réalités vécues des élèves et réussir enfin à réconcilier plaisir et apprentissage.
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