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Auteurs: Cumerlato, Corinne.
Titre: Fabriquer ses images pour comprendre celles des autres.
Source: CRDP
Editeur: Editions CRDP d'Alsace.
La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Corinne Cumerlato
Fabriquer ses images pour comprendre celles des autres
« Il y a nécessité d’amener les jeunes à avoir un recul critique sur ce qu’ils voient, car ils perçoivent l’image comme une réalité. Il est important de les sensibiliser au fait que toute image est le fruit d’une fabrication, d’un choix, d’une orientation, d’une volonté esthétique». En quelques mots, Pierre Toussaint, responsable des ateliers d’éducation aux médias de la Maison de l’image à Strasbourg, résume ainsi sa mission au sein de cette structure municipale créée en 1999.

Depuis trois ans, il
conçoit et anime des ateliers à l’intention de
jeunes adolescents pour les convaincre qu’au-delà des
images violentes ou choquantes, qui contribuent à mettre le
débat sur la place publique, «il n’y a pas d’image
neutre ou pire, objective ». « Que ce soit , au
cinéma où à la télévision, l’image
montrée, souligne-t-il, c’est d’abord le choix
d’un auteur qu’il convient de comprendre.»
Les ateliers de la
Maison de l’image s’adressent aux jeunes comme aux
adultes, car, face aux écrans, nous sommes tous des
spectateurs facilement crédules. «Le recul par rapport à
l’image ne s’acquiert pas nécessairement avec la
maturité», explique ce jeune réalisateur. « Le
pouvoir d’évocation de l’image, son pouvoir
d’émotion, est tel qu’il accroît la
puissance des médias audiovisuels. La télévision
peut marquer les gens, à fortiori les jeunes, à leur
insu. Dans les émissions de télé-réalité,
on crée des mythes en deux semaines». Face à la
force de ce média, la mission de l’éducateur est
de «faire découvrir le mode d’emploi des
images».
L’équipe d’animation
strasbourgeoise a concocté deux formules différentes
pour amener les jeunes adolescents à acquérir davantage
de recul face aux écrans. Dans les deux cas, la démarche
pédagogique reste la même : elle s’appuie sur
la confrontation d’une approche théorique des images au
travers de multiples visionnages à une réalisation
vidéo concrète. Ce double exercice permet, selon Pierre
Toussaint, de mieux démonter et de mieux saisir les intentions
qui se cachent derrière chaque plan, chaque séquence.
Le premier atelier
d’une durée d’une semaine propose la réalisation
d’un mini-métrage sur un thème précis. Le
second s’étale sur trois semaines et permet aux jeunes
d’intégrer une équipe de professionnels qui
réalise un court-métrage et de découvrir les
coulisses d’une fiction . Une dizaine de participants, âgés
de 14 à 20 ans, sont admis lors de chaque session qui se
déroule généralement pendant les vacances
scolaires et sur les lieux même de la Maison de l’image
qui est équipée d’une salle de projection d’une
quarantaine de places et de matériel de tournage et de montage
numérique.
Au travers des différents thèmes
proposés – polar, thriller, fantastique- les jeunes se
familiarisent avec les règles des grands genres
cinématographiques avant de les mettre eux-mêmes en
œuvre. C’est en plongeant dans une sélection de
séquences extraites du cinéma, mais aussi de fictions
pour la télévision, qu’ils prennent conscience
des différents points de vue adoptés par les
réalisateurs et commencent à décrypter leurs
savoir-faire. Les animateurs ne choisissent pas forcément la
facilité. Ainsi, lors du stage consacré au fantastique,
les jeunes ont découvert le maître de l’expressionisme
allemand, Murnau et son Nosferatu le vampire, un film muet tourné
en 1920 en noir et blanc. L’exercice est inhabituel et assez
déstabilisateur. «Nous avons survécu à
Nosferatu, confessent Anaïs et Marine, mais ce n’est pas
le cas de tout le monde». «La musique est la même
tout le long du film. Il n’y a pas de mélodie, relèvent
Mélanie et Daphna . Elle est là pour créer
l’ambiance, mais elle ennuie… »
Passionné de
cinéma- il veut en faire son métier- Christopher s’est,
lui, piqué au jeu : « On pourrait passer des
heures à analyser chaque plan du Nosferatu , tellement ils
sont riches de détails. Les décors et l’éclairage
sont à couper le souffle créant une ambiance réellement
effrayante… » Pour les animateurs, il est
essentiel d’accompagner les visionnages et d’expliquer
certaines séquences. «Certaines images sont choquantes.
En expliquant comment l’auteur parvient à créer
une tension, à susciter le malaise, on remet les choses à
leur place. Cela n’enlève rien à la magie du
film ».
Lors de la semaine consacrée à
la réalisation d’un mini-métrage sur le sport,
les adolescents ont, tour à tour, analysé des extraits
de reportages sportifs, de documentaires et de films. « En
balayant ainsi les différentes approches, en décryptant
la démarche journalistique, documentaire, il apparaît
clairement qu’il n’existe pas de lieu où l’image
soit neutre. A chaque fois, il y a choix de l’auteur»
rappelle Pierre Toussaint, lui-même réalisateur de
documentaires. Les jeunes se familiarisent ensuite avec la
«grammaire» de l’image au travers d’un CD-ROM
intitulé «Apprendre à lire les images en
mouvement»1
et découvrent les ficelles de la réalisation vidéo
ou cinéma. Ils rencontrent aussi un professionnel de l’image
qui a travaillé sur un thème identique afin de
confronter leurs approches d’une même réalité.
Mais c’est
surtout en allant sur le terrain au moment du tournage et plus
encore, du montage, que les jeunes prennent conscience du «mode
d’emploi» des images. «On essaye de travailler avec
deux caméras pour multiplier les points de vue et les amener à
réfléchir aux choix qu’ils font au moment de la
prise de vue puis au montage. En assemblant les plans, ils réalisent
qu’ils donnent une coloration différente à leur
sujet. Ils s’investissent souvent avec passion et s’approprient
complètement le projet. C’est dans cette ferveur,
explique l’animateur, que passe la réflexion et que se
construit le regard critique».
Participer aux côtés
de vrais professionnels à la réalisation d’un
court-métrage permet aussi aux adolescents de toucher du doigt
la complexité du monde des images qu’ils côtoient
quotidiennement, tout en ignorant l’envers du décor.
Pendant trois semaines, Anaïs, Mathias, Marine, Julien, Daphna
et Mélaïne, Dimitri et Christopher ont travaillé à
la création de Mauvais Dawa, un court-métrage du
réalisateur Philippe Meyer. De l’écriture du
scénario au casting, en passant par la préparation du
tournage, le montage des décors jusqu’au tournage,
montage et à la finition du film, ils ont suivi pas à
pas le processus complet d’une création vidéo
d’une dizaine de minutes. Au moment du tournage, chacun a
rejoint un professionnel pour l’assister en tant que
stagiaire : «j’ai beaucoup appris sur ce tournage,
sur le métier de scripte et sur tous les autres »,
reconnaît Christopher qui assistait la scripte.
Chacun a pris son
rôle très au sérieux pour seconder le chef
opérateur, le réalisateur, l’ingénieur du
son, la scripte, le régisseur, la maquilleuse ou encore
réaliser le making off du tournage. Tous ont été
frappés par les multiples obstacles que doit surmonter
l’équipe au moment de la préparation des prises
de vue. «Le stress a été tout le temps présent,
car le temps était compté» témoignent
Anaïs et Marine. «Pendant que certains préparaient
le plateau, d’autres attendaient patiemment de rentrer en
scène. La moindre chose qui vient ralentir le tournage
provoque des tensions » rapporte Dimitri.
L’expérience
ne les a pas découragés. Elle a même conforté
des vocations naissantes : «je souhaite plus que jamais
travailler dans le cinéma », avoue Christopher au
terme de son stage. Ce sont bien sûr des jeunes déjà
attirés par les caméras, la télévision,
le cinéma qui s’inscrivent aux ateliers de la Maison de
l’image. En prenant en main une caméra , un micro, en
s’asseyant derrière le banc de montage, ils passent de
l’autre côté de l’écran. Le
spectateur fasciné par la magie des images entre en cuisine et
constate qu’il lui faut autant de savoir-faire que de réflexion
pour que la sauce prenne. «Ce n’est pas en une semaine
que l’on construit son propre regard critique, reconnaît
Pierre Toussaint. Il faut rester modeste. Mais en passant à la
pratique, on entend les jeunes se poser ensemble les questions sur la
construction de leur sujet. C’est un premier pas essentiel».
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1 Cédérom d’initiation à l’analyse filmique reposant sur différentes approches du court-métrage de Joël Brisse « Les pinces à linge ». Donnant accès à l’ensemble des documents de réalisation, ce produit peut constituer un support performant d’éducation à l’image, tant en classe qu’en utilisation autonome par l’élève.
Distributeur : Festival du court métrage / Centre Régional de Documentation Pédagogique d’Auvergne – 15 rue Amboise – 63 000 CLERMONT FERRAND