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Auteurs: Cumerlato, Corinne.

Titre: Le web-reportage pour confronter sa vision du monde.

Source: CRDP

Editeur: Editions CRDP d'Alsace.

La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.



Corinne Cumerlato

Le web-reportage pour confronter sa vision du monde



Le web-reportage : ça ne s’improvise pas. Irwin, Christèle, Thibaut et Bruno en savent quelque chose. Chaque mercredi après-midi, ces jeunes élèves de Cm2 et 6° ont rendez-vous au dessus de la bibliothèque de Wolfisheim, une petite commune à la périphérie de Strasbourg, pour découvrir le b-a ba du reportage multimédia.

Tous sont débutants, même si la plupart possèdent déjà un ordinateur à la maison. « Il est à mon père, mais j’ai le droit de m’en servir » confie Christèle qui fait ses premières armes sur Word. Au programme aujourd’hui : mettre un titre en forme grâce à Word Art, le centrer, capturer une image sur un site web, l’insérer dans le texte et la redimensionner. Copier coller un texte, insérer un lien hypertexte, autant d’exercices qui lui seront utiles pour publier son reportage sur le web. Car l’objectif de l’atelier est de produire un reportage destiné à la page web que la Fédération des centres socio-culturels du Bas-Rhin a créée, il y a maintenant trois ans et baptisée Vedek ou la Voix des Kartiers.




L’ordinateur n’est plus une boîte de jeux , c’est un outil…



Enquêter sur le quartier

 «L'idée centrale du projet, raconte François Micucci son initiateur au sein de la Fédération,, est que les jeunes puissent, au travers de la réalisation de reportages multimédias, confronter leur vision du monde à celle des grandes personnes. Qu'elles soient jeunes, adultes, professionnels, commerçants, parents, éducateurs ou policiers.... Ils vont donc enquêter sur des thématiques, poser des questions aux habitants du quartier puis mettre en ligne ce matériel sur un site où est reflété le point de vue de différentes personnes.  »



Le Club de Wolfisheim est né en 2002, à l’initiative d’un jeune retraité de l’armée rompu aux technologies de l’information et reconverti en animateur scolaire. Séduit par la démarche de la fédération des centres socio-culturels qui veut faciliter l’apprentissage des technologies d’information et de communication (TIC) aux jeunes des quartiers sensibles, il anime pendant un an un atelier de reportages pour le web dans le cadre des activités extrascolaires d’une école primaire. Il décide de poursuivre l’expérience au sein de sa propre commune et s’appuie sur un dispositif qui permet de réunir les différents acteurs du monde éducatif autour d’un projet.




L’apprentissage technique est assez lourd…



Quatre semaines d’apprentissage

Grâce aux financements des collectivités locales et du ministère de la Jeunesse, de l’Education nationale et de la Recherche, Wolfimédia recrute un animateur multimédia et équipe deux salles d’une dizaine d’ordinateurs connectés à internet par Adsl. Deux imprimantes laser, un appareil photo numérique, un dictaphone numérique et une série de logiciels -du traitement de texte (Word) au montage audio (Cooledit) en passant par l’éditeur html (Dreamweaver) ou la gestion des images (Camedia)- viennent compléter l’attirail du parfait web-reporteur.

Deux groupes d’une dizaine d’enfants travaillent successivement dans l’après-midi . Le premier accueille des jeunes de 12 à 16 ans, le second de 8 à 11 ans. Les séquences durent environ deux heures. Le cheminement est le même pour tous. Les quatre premières semaines sont consacrées à l’apprentissage purement technique des outils qu’ils devront utiliser : l’ordinateur, le traitement de texte, la recherche sur internet, l’appareil photo numérique, et le magnétophone. «La partie technique est assez lourde, reconnaît Michel Wartel, car beaucoup débutent. Mais ils démarrent avec un minimum de bases et se perfectionnent sur le tas. A la fin de chaque reportage, on analyse ensemble le résultat et les difficultés rencontrées.»



La formation ne s’arrête pas là. «La partie la plus importante est même ailleurs, poursuit l’animateur. Les jeunes découvrent deux choses : qu’il faut se documenter sur son sujet et savoir préparer la rencontre.» Une fois le thème du reportage choisi démocratiquement –cela peut aller jusqu’au vote-, chaque participant plonge sur le web à la recherche d’informations sur le sujet afin de contribuer à l’élaboration du questionnaire rédigé en commun. «L’idéal, estime Michel Wartel, c’est même de connaître les réponses aux questions que l’on va poser… »






« Ça paraît compliqué… mais en faisant,on y arrive.»



Au micro : le président

A ce stade, ils ne sont pourtant pas encore prêts à se lancer sur le terrain. Car conduire une interview, ça demande un peu d’entraînement. C’est au travers d’un jeu de rôles que les jeunes se familiarisent avec cette technique. On leur propose de jouer l’interview du président de la république. «L’exercice est riche d’enseignements, estime François Micucci. Mis en situation, les jeunes comprennent qu’ils doivent adapter leur niveau de langage, qu’il ne faut pas se couper la parole, écouter l’autre parler…».  «Tout au long de la réalisation du web-reportage, on est dans l’exercice de communication, confirme Michel Wartel, qu’il s’agisse de s’adresser clairement à la personne que l’on interviewe, de prendre le rendez-vous pour la rencontrer ou de réfléchir à ce que l’on va publier sur le web… ».

L’interview est sans conteste l’un des temps forts de l’atelier. En tout cas, c’est celui que beaucoup d’enfants préfèrent. Irwin, dix ans, ne cache pas son enthousiasme : «C’est super, les gens nous expliquent ce qu’ils font, on apprend plein de choses.»  « C'est très agréable d'interviewer quelqu'un, on se sent important » reconnaît Illnora, avec sincérité. Cette rencontre avec l’autre, cette découverte d’un environnement que les enfants bien souvent ignorent, constitue pour François Micucci la richesse du web-reportage. «Derrière le micro, l’appareil photo, les enfants se sentent protégés. Cela leur permet d’aller à la rencontre d’autres adultes, d’autres réalités que celles qu’ils connaissent dans leur environnement. Le reportage leur ouvre les champs du possible.»




L’interview, c’est ce que les enfants préfèrent…




D’autres regards sur le monde

C’est particulièrement vrai pour les jeunes des quartiers dits « sensibles » qui, au travers de la relation qui se crée dans l’interview, vont « au contact et non à l’affrontement ». «L’impact de ce genre d’exercice est mesurable, affirme François Micucci. Nous en avons fait l’expérience en suivant les élèves d’une école primaire qui ont participé à ces ateliers pendant trois ans. Leur regard sur le monde a considérablement évolué à l’exemple de ces collégiens partis interviewer un directeur de banque. Au départ, leur interlocuteur était un peu « l’ennemi » de la famille, celui qui interdit de chéquiers, sanctionne les découverts… En posant leurs questions, en écoutant ses réponses, en découvrant l’homme qui exerce la fonction, leur regard s’est modifié, c’est cela qui est important. »

En règle générale, quatre enfants se déplacent pour réaliser le reportage. Les tâches sont réparties en amont : deux d’entre eux prennent les photos qui illustreront le sujet. L’un pose les questions et enregistre sur le magnétophone numérique. Le dernier supervise les opérations. La séance suivante sera consacrée à la transcription de l’interview, au transfert des photos sur l’ordinateur et à la sélection des meilleures d’entre elles. Chaque participant doit aussi rédiger un rapide commentaire sur son expérience.




Le logo du club multimédia créé avec les enfants.



Un outil souple

Reste encore à réfléchir à la présentation du sujet. Définir la charte graphique, choisir les couleurs, les polices de caractères, penser à une maquette … Les étapes pour finaliser le reportage sont nombreuses. Elles sont plus ou moins complexes selon l’âge et la maîtrise technique des participants. « C’est l’avantage de la publication sur le web, estime François Micucci, c’est un outil très souple. Les plus jeunes se contentent de construire leur reportage sous Word et de l’enregistrer en Html avant de l’envoyer au webmestre. Les plus âgés, séduits par la technique, confectionnent leurs propres pages avec un éditeur html, intègrent du son qu’ils ont monté au préalable et se révèlent très créatifs.»

Les enfants sont plus ou moins impressionnés par cette dernière étape plus technique. «Quand on n’y connaît rien, ça paraît compliqué, commente Thibaut, 10 ans. Mais en faisant les choses et avec l’aide des autres, on y arrive. Je pense même faire mon site.» La publication des reportages sur le web est une étape très valorisante. «Les gens que l’on rencontre sont incroyables, témoigne Nabila, et on transmet cette découverte aux autres » Pour François Micucci, «les enfants comprennent que leur voix, pour peu qu’elle soit structurée, mise en forme, est mieux entendue. Ils sont fiers de montrer leur travail, d’être lus …»



Doser les efforts

Au total, les animateurs estiment qu’il faut au moins une quinzaine d’heures pour réaliser un web reportage avec des enfants déjà familiarisés au traitement de texte et à la prise de vue. Cela représente un effort important pour eux et il faut savoir « doser » les séquences : «on avance pas très vite avec les débutants, reconnaît Michel Warner . Mieux vaut équilibrer le travail et ménager des pauses. Chez nous, les enfants peuvent aussi jouer sur des CD Rom éducatifs ou surfer un peu sur le web lorsqu’ils ont terminé une tâche. Mais quand ils y ont pris goût, ils ne veulent plus s’arrêter. »



«J’adore l'activité "journalisme" mais on doit beaucoup travailler » reconnaît Nabila ... «C’est dur de prendre les photos » avoue Vanessa. « En dépit des difficultés, les enfants ne se découragent pas. Progrès est le mot qui revient le plus souvent dans la bouche des enfants, témoigne leur animateur. Ils ont à coeur de "bien faire", et même si la réalisation de ces reportages leur réclame beaucoup d'énergie, ils prennent plaisir à découvrir des personnages et à les présenter sur le web.»

Avec 19 reportages réalisés au cours de l’année par douze équipes de webtrotteurs, François Miccuci estime que la Voix des Kartiers est un outil de « structuration, de valorisation et de médiation efficace ». « Les enfants découvrent que l’ordinateur n’est pas qu’une seule boîte de jeux, ils partent à la découverte d’un monde qui leur paraissait inaccessible. Ils montrent leur travail aux autres. Parents, enseignants et même élus s’y intéressent. Pour nous, on trouve là les prémices d’une expression locale… »

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