European Medi@Culture-Online http://www.european-mediaculture.org
Auteurs: Demari, Jean-Claude.
Titre: De « Gentille alouette » à « Lambé An Dro » : cinquante ans de chanson en classe de FLE.
Source: http://www.fdlm.org/fle/article/318/histochanson.php3 [06.04.2004]
La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Jean-Claude Demari
De « Gentille alouette » à « Lambé An Dro » : cinquante ans de chanson en classe de FLE
Quelles chansons sélectionne-t-on ? et comment travaille-t-on avec elles ? Telles sont les deux questions essentielles que l’on doit se poser quand on essaie d’aborder d’un double point de vue historique et méthodologique l’utilisation de la chanson (puis des musiques actuelles) dans la classe de français langue étrangère. Les réponses apportées à ces questions sont évidemment liées aux méthodologies dominantes – mais aussi et surtout à l’environnement juridique et économique, national et international.
La préhistoire
de la chanson en classe de français langue étrangère
commence à la fin des années 50 : le niveau II du
Cours de langue et de civilisation française (Hachette,
1955), dit « Le Mauger bleu », fournit huit
chansons folkloriques accompagnées de leur partition…
« Alouette », « Auprès de ma
Blonde » et leurs consœurs du répertoire
fournissent aux professeurs de bonne volonté de superbes
activités de mémorisation et de diction. Sans oublier
quelques exercices de réemploi des formes grammaticales :
les nombreuses répétitions du texte peuvent ainsi se
rendre utiles. Pour ne pas négliger les aspects musicaux, la
classe s'exerce au chant choral...
On reconnaît dans ces
usages l’empreinte des méthodologies classiques ou
structuro-globales. La chanson folklorique est en phase avec ces
méthodes, qui voient dans son texte simple un réservoir
d’exercices et la possibilité de quelques cours
d’histoire de la civilisation. À cet égard,
l’article de Marie-Thérèse de Julliot, « Le
chant dans l’enseignement du français à
l’étranger » (Le Français dans le
monde n° 9, mai 1962), est une synthèse remarquable…
Les exercices structuraux, eux aussi, trouvent dans ce type de textes
un bon terrain d’action. Un mystère cependant : le
très communicatif Archipel (Hatier) offre à ses
usagers, en 1982 et 1983, « J’ai du bon tabac »,
« Le temps des cerises » et « À
la claire fontaine »…
Le premier
décrochage s'opère dès les années 60 :
il fait passer les enseignants de la chanson folklorique à la
chanson à texte. Robert Damoiseau, du Centre International
d'Etudes Pédagogiques de Sèvres (CIEP), écrit en
mars 1967 (Le Français dans le monde n° 47) :
« L'enseignement, lorsqu'il s'est intéressé
à la chanson, s'est tourné surtout vers la chanson
folklorique. Sans ignorer la richesse de la matière qu'elle
propose, on ne peut laisser de côté tout l'apport de la
chanson moderne. » Cette phrase introduit une intéressante
étude d’une chanson de Jean Ferrat, « La
Montagne ». Sur cette base vont s'engouffrer des années
de pratiques de classes. Brel, Brassens, Béart, Ferré,
Barbara et tous les chanteurs considérés par les
enseignants comme « légitimes » vont
prendre, une ou deux fois par an, la place de la gentille
« Alouette »… Mais cela se fait sans
changer grand-chose à l'approche de l'objet « chanson »
ni aux activités qui en découlent. La grande question,
entre 1967 et 1970, est de déterminer des critères de
sélection. Le Français Fondamental trouve un nouvel
usage, innovant s’il en est : permettre de « catégoriser »
les « bonnes chansons »…
Il ne
s'agit pas ici de dénigrer les professeurs qui ont osé
introduire « La Cane de Jeanne » à côté
des verbes du premier groupe : tant d'autres ne l'ont pas fait…
Il ne s'agit pas non plus de dénigrer la chanson poétique :
la richesse musicale et textuelle d’un Brassens est
incontestable et, en 2001, toujours incontestée. Il s’agit,
simplement, de constater deux choses : à l'époque,
on s’intéresse uniquement au Texte. Un Texte orphelin,
qui poursuit sa malheureuse vie loin de sa sœur Mélodie,
enfant ignorée. Enfant indigne ? Seconde constatation :
à l'époque, « Les Cornichons » de
Nino Ferrer et « Les Élucubrations »
d’Antoine sont plébiscités par les jeunes
Français. Sans le moindre écho dans les cours de
français. Alors que ces deux titres, parmi tant d’autres,
comportent des thématiques culturelles particulièrement
d’actualité avant 1968 (la famille, les loisirs, la
révolte adolescente…) – et des musiques fort
significatives…
En juillet 1969, un coup de gueule
bienvenu de Francis Debyser enflamme Le Français dans le
monde n° 66. Sa « Lettre ouverte sur la chanson »
déstabilise, avec humour et talent, le couple de l’époque :
chanson poétique plus explication de texte… Debyser, il
en a l’habitude, est en avance d’une bonne dizaine
d’années…
Le second
décrochage devra, en effet, attendre les années 80 :
on pourrait le résumer en disant qu’il critique la
position hégémonique de la « bonne
chanson ». Il est l’héritier direct de la
politique de centration sur l’apprenant, pierre angulaire des
méthodologies communicatives. « Nous avons alors,
se souvient Jacques Pêcheur, ancien rédacteur en chef du
Français dans le Monde, pris en compte le fait que la
chanson est une expression culturelle proche des étudiants,
dans laquelle ils peuvent se reconnaître, ne serait-ce qu'au
niveau musical. Et puis, il y avait aussi une volonté plus
idéologique : donner du français une image
vivante. » À partir de 1979, donc, et
principalement grâce aux travaux de Louis-Jean Calvet
(l’article « Chanson : quelle stratégie ? »
dans le FDLM n° 144 d’avril 1979 et surtout
l’essentiel Chanson et Société, en 1981),
tous les types de musiques, même celles qui étaient vues
peu auparavant comme « commerciales »,
« inaudibles », « mal articulées »
ou « argotiques », commencent à avoir
droit de cité.
Surtout, la nature de la chanson comme
ensemble indissociable musique-paroles-interprétation n'est
plus ignorée : la tendance est alors de ne plus se
contenter du texte imprimé et de considérer les
signifiants non linguistiques comme permettant l’accès
aux aspects sémantiques et linguistiques. Écoutons
Lucette Chambard, professeur au CIEP, en septembre 1980 :
« Réduire la chanson à un texte écrit,
si riche qu’il puisse être, ce serait la stériliser
sur le plan pédagogique en l’amputant de ce qui attire
d’abord l’étudiant, suscite de sa part une
première appréhension globale et intuitive : la
mélodie, le rythme, le choix des instruments, la couleur de la
voix, la manière de chanter, porteurs de sens d’une
autre façon que les mots, mais pourtant en rapport avec eux. »
(Les Amis de Sèvres n° 3, 1980).
La dimension
d’écoute de la chanson devient alors indispensable,
rendant indispensable un support audio digne de ce nom. La tendance
est à l’élucidation non seulement du sens, mais
même des mots de la chanson. Cette élucidation remplace
parfois la distribution du texte. On peut aussi, créativité
oblige, faire produire aux élèves textes et musiques.
« Le langage universel, l'espéranto des adolescents
d'aujourd'hui, souligne Chantal Grimm, chanteuse et formatrice, c'est
le rythme. Par exemple, le français, aujourd'hui, colle
merveilleusement aux rythmes du rap... Les combinaisons de la
batterie et des allitérations, c'est quelque chose ! Dans
un atelier, j'ai fait écrire un rap en partant du squelette
rythmique et sémantique d'un morceau de Dutronc... ».
La voie est alors ouverte à des opérations
pédagogiques innovantes. Celles-ci coïncident avec
l'arrivée conjointe de Jack Lang au ministère français
de la Culture et de Claude Cheysson à celui des Relations
extérieures, en mai 1981 : dès 1982, l’éditeur
scolaire Hachette, la maison de disques Phonogram et le ministère
français des Relations Extérieures (MRE) s'associent
pour « Brassens, Gréco, Montand et Mouloudji
chantent les poètes ». De février à
novembre 1983 a lieu l’opération « Quand
Berlin chante en français ». Suit une vraie
innovation pédagogique, industrielle et politique, qui
préfigure la situation actuelle : en mars 1984, il y a
dix-sept ans déjà, le marché des USA est abordé
par Cachalot Records, petit label français soutenu par les
services du MRE, qui réunit sur un album douze groupes de rock
hexagonal…
Cerise sur le gâteau : de mars à
octobre 1985, la très innovante expérience L'air du
temps concerne les professeurs de français d’Amérique
Latine. Pour la première fois, un éditeur scolaire
(Hatier), les pouvoirs publics et, surtout, le Syndicat français
des industriels du disque, le SNEP, s'associent pour sortir une
compilation de quatorze artistes récents, issus de différentes
maisons de disques. Ce que Patrice Hourbette et Michel Boiron
raffineront en 1991 avec Nouvelle génération
française (voir pp. 50-51).
La pédagogie
de la chanson quitte, avec ces opérations, le cadre habituel
de la classe. Le troisième décrochage, décisif,
vient en effet du monde industriel. Il commence à s’opérer
vers 1991 : dopée par les excédents du commerce
extérieur français (et la perspective de les accroître
les années suivantes…), l’industrie française
du disque commence à ne plus considérer les enseignants
comme des usagers comme les autres des œuvres phonographiques,
assujettis à rémunérations fort dissuasives
liées à l’exercice du droit d’auteur.
Ladite industrie se dit même que, au moins pour l’étranger,
les enseignants peuvent être des vecteurs (gratuits !) de
l’exportation et de la promotion de leurs artistes.
« Euréka ! », aurait alors dit un
Archimède phonographique, affalé dans un studio
d’enregistrement high tech. « Élémentaire,
mon cher producteur », auraient pu lui répondre
deux générations de pédagogues frustrés.
Et les choses avancent vite : vers 1994, de l'aveu même
des décideurs de l'industrie phonographique, les synergies
entre développement international des artistes français
et pédagogie, utopiques trois ans auparavant, sont possibles
et souhaitables. Effet de mode ? Miracle ? « Non,
nous répond à la même époque Jean-Jacques
Souplet, directeur de l'artistique et du développement
international chez EMI-France. Il existe de grandes phases cycliques
pour une musique comme pour une langue. Une petite porte est ouverte.
Notre rôle est de nous y engouffrer. » Nous y
engouffrer, cela va sans dire, derrière Alpha Blondy et Soon E
MC, deux artistes de sa maison qui sont en promotion à ce
moment-là…
Reste que
l’histoire de l’enseignement n’est pas seulement
liée à l’histoire économique d’un
pays : elle est aussi étroitement liée à sa
pratique juridique… De ce côté-là, hors
les nécessaires opérations de prestige (en tête
desquelles Génération française…),
la plupart des pratiques innovantes avec la chanson ou le rock sont
illégales : en effet, la loi française (celle du
11 mars 1957 sur la propriété littéraire et
artistique complétée par celle du 3 juillet 1985 sur le
droit d’auteur et les « droits voisins »)
donne aux ayants-droit la possibilité exclusive d'autoriser ou
d'interdire toute forme de distribution au public de leurs œuvres.
En échange de leur autorisation, la loi impose à tout
utilisateur en public d’un morceau de musique (que ce soit le
professeur dans sa classe ou l’éditeur scolaire) le
paiement d’une rémunération importante…
C’est sans doute ce qui explique l’anomalie signalée
plus haut à propos de la méthode Archipel en
1982 et 1983 : les chansons folkloriques ne sont peut-être
pas centrées sur l’apprenant mais, au moins, elles
restent libres de droits, donc gratuites pour les éditeurs
scolaires…
Du côté de l’Europe, la
directive dite « sur le droit d'auteur et les droits
voisins dans la société de l'information »,
adoptée par le Parlement européen le 14 février
2001, ne risque pas d’apporter de changement notable :
elle ne comporte pas d’exception pédagogique et
reproduit, dans ses grandes lignes, le droit existant en France. La
porte juridique commence cependant à s’entrouvrir :
le 4 juillet 2001, les ministères français de
l’Éducation nationale et de la Recherche ont signé
avec la SACEM et la SDRM (deux sociétés civiles qui
représentent les auteurs de compositions musicales) un
protocole d’accord « favorisant la circulation
licite des créations sonores à but éducatif et
pédagogique ». Cet accord, rendu public par Jack
Lang, ministre français de l’Éducation nationale,
à l’occasion de l’Université d’été
de la communication, à Hourtin, le 20 août 2001, est
présenté comme « conçu pour
évoluer »… Pour l’instant, il se
résume essentiellement à libérer les droits d’un
petit nombre de titres pour permettre la diffusion d’un
matériel pédagogique par le réseau du Centre
français de la documentation pédagogique, le CNDP…
Et le professeur dans sa classe, au milieu de tout ça ?
Et les concepteurs de méthodes ? Si de réelles
possibilités pédagogiques existent un jour de faire, en
toute légalité, connaître et aimer les musiques
actuelles de l’espace français et francophone dans les
classes du monde, elles seront forcément le résultat
d’un compromis entre les forces économiques, juridiques
et politiques qui se côtoient dans l’antichambre de la
pédagogie. Le plus tôt sera le mieux.
Calvet, Louis-Jean (1980) : La chanson dans la classe de français, langue étrangère, Paris, CLE-International.
Calvet, Louis-Jean (1981) : Chanson et Société, Paris, Payot.
Caré, Jean-Marc ; Demari, Jean-Claude (1988) : « Oser une chanson qui fait du bruit : Elégance, d'Alain Bashung », in Le Français dans le Monde n° 216, pp. 48-58.
Damoiseau, Robert ; Chambard, Lucette (1984) : La chanson d'aujourd'hui, mythes et images du temps présent, Dossier du CIEP de Sèvres, avril 1984.
Demari, Jean-Claude (1986-1988) : « L'art de la fugue, ou on connaît la chanson », in REFLET n° 15, 17, 18, 21, 26, Paris, Hatier.
Demari, Jean-Claude (1985) : Chanson et didactique du français langue étrangère : le contexte institutionnel. Mémoire de maîtrise, université de Paris 3.
Julien, Patrice (1988) : « La nouvelle chanson française autrement », in Le Français dans le Monde n° 221, pp. 45-49.
Ministère des Relations Extérieures (1985) : L'Air du Temps (dossier pédagogique et cassette de quatorze chansons), Paris, Hatier.
Ruwet, Nicolas (1972) : Langage, musique, poésie, Paris, Seuil.
le n° 184, d'avril 1984 : nombreux articles théoriques novateurs ;
le n° 257, de mai 1993. Ce numéro est largement consacré à la première opération Nouvelle Génération Française. Avec lui, on peut trouver le CD de 18 chansons et son livret pédagogique.
Trois questions à
Bruno Vallée, conseiller de Jack Lang, ministre français
de l’Éducation nationale
Les élèves
français bénéficient depuis septembre 2001 de
« classes à projet artistique et culturel » :
de quoi s’agit-il ?
La classe à projet
artistique et culturel (PAC) est l’instrument de généralisation
du Plan pour l’éducation artistique et l’action
culturelle que les deux ministres de l’Éducation
nationale et de la Culture ont lancé en décembre 2000.
La caractéristique principale de la classe à PAC est de
concerner un groupe classe dans son intégralité, dans
le cadre des horaires habituels, contrairement aux dispositifs
précédents qui ne touchaient que des élèves
volontaires hors du temps scolaire. D’autres principes
fondamentaux de la classe à PAC : la rencontre avec
l’œuvre et/ ou l’artiste, la réalisation à
hauteur d’élève, l’analyse critique…
Cette année, 30 000 de ces classes ont été
lancées.
Quelle place faites-vous, dans ce cadre,
au recours aux musiques actuelles ?
Les musiques
actuelles proposent une grande richesse d’exploitations
pédagogiques possibles, bien au-delà d’une simple
approche musicale. Nous encourageons les enseignants en français,
en économie, en histoire, en langues… à les
utiliser comme support de travail. Nous sommes partis du constat de
l’importance de la culture et des pratiques « musiques
actuelles » chez les adolescents, en termes de temps et
surtout d’implication personnelle. Nous proposons donc aux
enseignants d’utiliser cette culture pour monter des classes à
PAC, surtout dans le secondaire. Pour cela, ils peuvent s’appuyer
sur les structures culturelles de proximité et sur des
ressources pédagogiques qui vont progressivement être
éditées par le Centre National de Documentation
Pédagogique.
Par quelles dispositions le recours
aux musiques actuelles va-t-il profiter à l’enseignement
des langues ?
D’abord, simplement, il y a les
textes de chanson sur lesquels les enseignants peuvent travailler, au
même titre que sur une poésie par exemple. Ensuite, il y
a toute la dimension du recul critique et de la verbalisation, sur
laquelle nous insistons beaucoup. Nous venons de lancer cette année
la première édition des « Chroniques
lycéennes » : leur objectif est de faire
écrire aux élèves, en classe, des critiques
d’une dizaine d’albums que nous avons sélectionnés
en fonction de leurs qualités, de leur actualité et de
leur représentativité au sein des musiques actuelles.
Nous avons constaté avec satisfaction que des enseignants en
français langue étrangère des quatre coins du
monde s’y sont inscrits…
Tous les droits, en particulier le droit à la reproduction et à la diffusion de même qu?à la traduction, sont réservés. Aucune partie de l?ouvrage ne doit être ni reproduite et sous aucune forme (photocopie, microfilm ou autres procédés) ni modifiée, diffusée ou propagée par l?emploi d?un système électronique, sans l?autorisation écrite du détenteur des droits.