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Auteurs: Dumas, Philippe.

Titre: L'éthique et la formation aux sciences de l’information et de la communication au temps des Ntic.

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La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.



Philippe Dumas

L’Éthique et la formation aux sciences de l’information et de la communication au temps des Ntic

(issu de la conférence Sfsic 2002 à Marseille)

Résumé

La réflexion sur les enjeux éthiques d’une pratique est le propre d’une communauté qui s’affirme et pense son rôle social. Les Sciences de l’information communication (Sic) ont eu tendance à fonder leur éthique sur les déontologies professionnelles auxquelles elles sont liées. Le présent article propose profiter du choc que représente la généralisation des technologies de l’information communication pour repenser une éthique de l’enseignant chercheur en Sic.

Introduction

L’éthique est une question qui revient en permanence dans les débats depuis « qu’il y a des hommes et qui pensent ». Elle est même actuellement évoquée de façon de plus en plus fréquente, que ce soit par les politiques (comités d’éthique), les industriels (l’audit et la gestion éthiques) ou les intellectuels (tribunes dans la presse et colloques). Les chercheurs et les enseignants y prennent part et chaque discipline se re-pose les questions d’éthique. Ainsi fait la nôtre, celle des Sciences de l’information et de la communication, les Sic. On parle aussi de « comités d’éthique » dans les universités (Assogba, 2001).

Reprenant l’appel de R. Fabre (2001), président de l’université Paris 8, lors de l’ouverture d’un colloque sur Éthique et nouvelles technologies : « Comment élaborer une éthique des enseignements supérieurs avec les TIC, et sur quel support (codes ? règles ? Charte francophone ?) – comment faire respecter des obligations éthiques ? » nous limiterons notre réflexion à notre champ scientifique en proposant une démarche inductive : à partir de quelles situations concrètes que rencontrent les chercheurs remonter vers les principes de la morale qui peuvent participer à une éthique scientifique, dépassant les déontologies des différents métiers associés aux Sic (par exemple documentaliste, veilleur, webmestre, journaliste, dircom, concepteur multimédia, , etc.) pour esquisser une éthique de l’enseignant chercheur en Sic.

Problématique

Ubiquité de l’éthique

L’éthique est un sujet de réflexion à la mode. Traditionnellement associée aux sciences de la nature (liées à l’existence humaine) ou de la matière (liées à la survie humaine), elle investit aujourd’hui le champ des sciences de l’esprit, dont font partie les sciences sociales et les Sic. Cela n’est pas indifférent. Les sciences sociales et les Sic ont pris une telle importance qu’on se rend compte des dangers qu’elles peuvent porter en elles et qu’on cherche à les canaliser sur le plan de la morale.

Parmi les hypothèses qui expliquent cette situation, on peut citer la crainte de l’impasse morale que créent l’illusionnisme, le désenchantement, l’hyper relativisme, l’atomisation des savoirs et des cultures, l’individualisme, la transformation des liens sociaux,…Mais plus généralement, on peut adopter le point de vue de Comte-Sponville, (2001) : « L’éthique est un travail, un processus, un cheminement : c’est le chemin réfléchi de vivre, en tant qu’il tend vers la vie bonne, comme disaient les Grecs, ou la moins mauvaise possible, et c’est la seule sagesse en vérité. » Donc traiter de l’éthique de l’enseignement est une nécessité permanente à laquelle cette communication voudrait contribuer.

Éthique, Morale, Déontologie et droit

Selon le Robert, « l’éthique est la partie de la philosophie qui étudie les fondements de la morale ; c’est aussi l’ensemble des principes moraux qui sont à la base de la conduite de quelqu’un ». Pour A. Comte-Sponville (2001, p219), dans son Dictionnaire philosophique, une éthique répond à la question : « comment vivre ? ». « Elle est toujours particulière à un individu ou à un groupe. C’est un art de vivre : elle tend le plus souvent vers le bonheur et culmine dans la sagesse ». L’éthique inclut la morale, qui répond à la question : « que dois-je faire ? ». Ainsi « la morale commande, l’éthique recommande ».

A. Comte-Sponville (2001, p389) précise que « la morale est l’ensemble de nos devoirs que nous nous imposons à nous-mêmes, indépendamment de toute récompense ou sanction attendue ». La morale est désintéressée.

La déontologie se réfère à la bonne conduite professionnelle. Elle propose des principes d’essence morale, mais ciblés sur un public particulier. La naissance d’une déontologie traduit en général l’état d’une profession qui arrive à maturité et cherche à se faire reconnaître. D’un code non écrit, on passe à une formulation explicite et publique. Il faut à la profession l’expérience de la pratique et des influences qui cherchent à la dominer, influences économiques évidentes, mais aussi idéologiques et culturelles. Les médecins le font depuis l’antiquité. Les journalistes depuis le début du XIX° siècle. Les internautes en sont à leurs balbutiements.

L’éthique est antérieure au droit. Le droit s’applique hic et nunc, donc est temporalisé et localisé. Or l’information en ligne est asynchrone et délocalisée. Il en ressort à notre avis que l’on ne peut attendre du droit, c’est-à-dire de la loi, que des « barrières lourdes » contre des comportements déjà répertoriés. Trop légiférer risque de bloquer, pas assez reporte la responsabilité sur des appréciations (par le juge, notamment, mais pas uniquement) au cas par cas, donc sur un certain arbitraire associé à un vrai laxisme.

Corégulation et responsabilité

Cette brève revue des sources d’une éthique de l’activité informationnelle nous amène à adopter deux principes pour poursuivre notre développement. Le premier est celui de la corégulation des dispositifs techniques et en particulier de l’internet. Le second est celui de la responsabilité individuelle.

L’édiction de règles par des autorités administratives ou politiques a prouvé ses limites, aussi bien en pratique qu’en théorie, quant à leur acceptabilité et leur applicabilité. L’autorégulation pure est un rêve libertaire qui ne peut se réaliser dans la société mondialisée dominée par les États Unis. Un consensus se dégage actuellement en faveur d’une démarche de régulation de l’internet par ses propres acteurs ou « corégulation », car les autres modes de régulation doivent être écartés.

La responsabilisation devient un enjeu majeur, comme l’indique P. Brunet (2001) en concluant que « cette responsabilité individuelle constitue le positionnement éthique de tout un chacun face au changement technologique et la valeur fondatrice des sociétés viables. » Nous la mettrons au cœur de nos conclusions.

Points d’application

Statut de l’auteur et de la création

La question des droits d’auteur, qui vient la première à l’esprit en matière de diffusion de l’information, pose en fait le problème même de l’auteur. Qui est l’auteur dans un espace d’interactivité où chacun peut apporter une pierre à un édifice langagier ou iconographique ? Comme le dit Fabre (2001) « l’interactivité est une énergie propre, mais qui en est propriétaire ? L’auteur du message initial ? La communauté hétérogène de ceux qui ont interrogé ? Le public final ? L’enjeu éthique lié a la séparabilité des messages et à la traçabilité de leur parcours est une immense question éthique. » A qui doit aller le crédit ? qui doit-on citer ? Les questions sont posées et la réponse viendra le plus souvent dans une honnêteté intellectuelle individuelle pour mettre en public les jalons du cheminement d’une pensée1.

Statut et qualité de l’information

Nous suggérons d’introduire ici une typologie de l’information qui n’est pas encore couramment répandue dans le langage courant ; celle d’information brute par opposition à l’information élaborée. On voit le rapport avec le point précédent : l’information brute est celle qui provient directement d’un instrument de mesure (physique ou sociologique) et qui n’a été ni évaluée ni traitée. L’information élaborée au contraire a subi tout le travail de « l’énergie interactive ». Dans ces deux cas, mais de façons différentes, il faut assurer la qualité de l’information au sens où on l’entend pour la fabrication de produits ou de services dans les normalisations Iso. Il s’agit d’identifier la ou les sources, tracer l’information dans une véritable chaîne de production, la labelliser, l’évaluer, lui attacher un garant au sens de Churchman (1971), la hiérarchiser.

Enjeux et défis

Éthique vs contrôle

Les guides déontologiques, les codes d’éthiques (très anlo-saxons) , les règles de droits accumulées, les comités d’éthique peuvent conduire à des attitudes inquisitoriales, des censures plus ou moins explicites si l’éthique tend vers le soupçon et la morale vers «l’ordre moral ». Il y aurait à penser une éthique des institutions d’éthique et des « éthiciens ». La réponse claire à ce dilemme me paraît cette vision constructiviste de l’éthique professionnelle que nous évoquions en introduction.

Responsabilité sociale du chercheur en sic

Le chercheur peut manifester un comportement éthique en prenant en compte différents enjeux de l’insertion sociale de l’internet et de la diffusion de l’information. La diffusion scientifique est au carrefour des deux formes de l’éthique que distingue Weber (1959) : « l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ». Cette distinction est opératoire dans tous les domaines de l’activité scientifique (Assogba, 2001, p176). « L’éthique de la conviction renvoie fondamentalement au fait qu’une personne se comporte selon une croyance profonde, la préférence de ses propres choix et options. […] L’éthique de la responsabilité privilégie le contexte au détriment des convictions du sujet. […] Il faut un équilibre nécessaire entre les deux types d’éthique ».

Dans son comportement professionnel, le chercheur peut se trouver confronté à un « choc d’éthiques » ; nous entendons par là la situation où deux principes d’éthique se trouvent concrètement en conflit. Par exemple, une éthique de transparence, qui est à la base du formidable développement des sciences durant les deux derniers siècles, et une éthique de la fidélité envers son institution, qui peut avoir intérêt à conserver une information secrète.

Confiance et qualité de l’information

Ces réflexions nous amènent à revenir sur une question qui relie2 le professionnel de l’information et son destinataire, celui de la confiance dans l’information, et par conséquence à définir la notion de qualité de l’information.

Dans le dossier qualité d’une information doit être incluse la notion de sécurité de la transmission, autre fondement de la confiance de l’utilisateur dans le système. La sécurité pend deux aspects, l’un technique, l’autre comportemental. Les techniques de sécurisation de la transmission sont maintenant opérationnelles pour tout utilisateur de l’internet. Mais le maillon humain intervient dans la communication, et la sécurité, concept global, a le degré de qualité de son maillon le plus faible. Donc formation et prise de conscience des spécialistes de l’information sont encore incontournables.

Éducation

Les jeunes enfants qui abordent tôt l’hyper navigation, propre de la démarche en cyberculture, perdent la pratique de la pensée linéaire et du raisonnement. Il semble que ce soit un appauvrissement et une nouvelle forme de « pensée unique ». Le système éducatif tend actuellement à former des zappeurs systématiques. De plus, le caractère essentiellement binaire de la logique informatique qui est associée à la cyberculture, conduit à favoriser démesurément une forme de raisonnement dichotomisé. Or la complexité à laquelle nous avons à faire face demande des compétences pour acquérir une vision globale des problèmes.

Le chercheur en Sic ne peut se satisfaire de cette dérive qui va à l’encontre des efforts éthiques qu’il fait pour assurer la qualité de l’information. Que signifierait cet effort si le public n’avait pas l’exigence de qualité ? ne savait reconnaître la bonne information de la mauvaise (ces termes étant entendu au sens de la qualité, donc de la finalité de l’information) ? se contentait de n’importe quoi trouvé sur l’internet ou ailleurs ? Le spécialiste des Sic doit être impliqué dans le système éducatif moderne. Il connaît les enjeux et les effets pervers de la cyberculture. Il doit participer au mouvement qui vise à développer, avec les technologies de l’information contemporaines, l’esprit critique et la tolérance et à naviguer dans la complexité et à reconnaître la qualité de l’information. Il doit placer en tous points de son action un souci de pédagogie.

Les paradoxes de l’éthique de l’information

Après avoir vu un certain nombres de points où l’implication éthique du spécialiste de l’information communication est préconisée, nous allons évoquer non pas les limites de l’éthique professionnelle, mais les dérives auxquelles une « myopie éthique  » pourrait conduire. Par myopie éthique j’entends une conception à courte vue de l’éthique, centrée sur des questions trop immédiates, trop catégorielles ou bien tendant à mettre en œuvre un ordre moral plutôt qu’un impératif humaniste. Nous découvrons ainsi trois paradoxes de l’application à courte vue de principes éthiques : l’appauvrissement de la capacité d’innovation, le conservatisme social et l’obsession du risque.

La valeur d’une information dans la théorie de Shannon, reprise par la systémique est liée à son caractère inattendu. N’autoriser et n’utiliser que des informations calibrées, normées, labellisées « qualité » comme nous l’avons suggéré, conduirait à l’incapacité de nos systèmes ouverts à évoluer. Un exemple peut être pris dans le piratage et l’usage détourné d’informations. Pirater signifie s’approprier un bien ou une information –un logiciel par exemple-de manière illicite. Pourtant combien des plus brillants informaticiens qui ont fait faire des bonds à cette science ne sont pas partis du piratage ? Combien de sociétés de logiciels n’entretiennent pas des rapports avec des « hackers » avérés ? Le piratage porte aussi en lui la potentialité de diffusion d’idées hors des champs prévisibles..

Le strict respect des lois ou des principes d’éthique professionnelle, fondés sur un état de la science ou de la société à un moment donné, conduit au conservatisme. Toute avancée va à l’encontre des paradigmes établis. Ainsi en est-il de l’utilisation de l’information. B. Cassen (1998) propose ainsi de suivre l’exemple de Marx pour « rompre avec les pratiques et les « valeurs » des maîtres de notre monde et appeler des options radicales ». Il faut accepter l’inconnu, et par conséquent une certain degré de risque.

Nous conclurons en rappelant que le risque étant inhérent au développement, ce n’est pas le principe de précaution à la mode qui doit inspirer le spécialiste de l’information, mais plutôt celui de vigilance.

Esquisse de quelques principes éthiques pour les spécialistes de l’information

Reprenant la définition de Comte-Sponville (2001), notre conclusion va consister en « recommandations », puisque tel est le champ normatif de l’éthique. Comme l’on s’en doute après cette lecture, les impératifs que nous allons résumer ici sont ceux de « l’honnête homme connecté » centré sur l’activité professionnelle de la génération et de la diffusion d’information, principalement en rapport avec l’internet.

Nous proposons une liste non exhaustive qui reprend les thèmes que nous avons débattus sans chercher à faire un code de déontologie professionnelle qui ne peut se concevoir en dehors d’un contexte social et politique particulier, mais en remontant vers une méta éthique qui puisse guider la rédaction de codes d’éthique des sciences de l’information et de la communication.

Bibliographie abrégée

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1 Voir l’expérience d’une revue scientifique interactive en ligne telle qu’elle est proposée par http://www.isdm.org.

2 Relier, lier, communiquer, commercer, quatre termes étymologiquement parents, Le Robert (1970) : « du latin (1361) communicare, être en relation avec »

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