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Auteurs: Fisher, Ian.
Titre: De l'Ouest à l'Est, les mêmes questions.
Source: http://www.bleublancturc.com/Franco-Turcs/Islam/memes_questions.htm [27.02.2004]
La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Ian Fisher
De l'Ouest à l'Est, les mêmes questions
"L'islam en Europe. Les jeunes musulmans trouvent les moyens de concilier leurs traditions religieuses avec les libertés occidentales", titrait le magazine américain Time dans son numéro de Noël dernier.
(....)
Bien que les événements du 11 septembre aient fait naître parmi les non-musulmans la peur d'une confrontation entre les cultures, la réalité est que, sur le territoire européen, la grande majorité des musulmans sont des musulmans modérés. Il s'agit d'un groupe hétérogène dont les membres ne partagent ni la même langue ni la même culture. Des Pakistanais au Royaume-Uni, des Turcs en Allemagne, des Maghrébins en France, des Arabes dispersés dans toute l'Europe, des hommes d'affaires, des retraités fatigués venus en Europe il y a quarante ans pour travailler dans les usines, des touristes en provenance de pays producteurs de pétrole qui s'offrent quelques semaines de liberté loin de la sévérité des régimes de leurs pays d'origine, des étudiants brillants dont les cerveaux sont capables d'englober deux cultures.
Pourtant, au milieu de toute cette modération, il existe un sentiment sous-jacent d'extrémisme dont ne sont pas exempts les musulmans nés sur le continent européen. Depuis le 11 septembre, les enquêteurs ont trouvé des preuves de la présence de ce qu'ils affirment être des cellules terroristes d'Al Qaida et d'autres groupes radicaux sur le territoire de pays tels que la France, l'Espagne, la Belgique, la Bosnie-Herzégovine et l'Allemagne.
Les attentats de New
York et de Washington - ainsi que la guerre en Afghanistan - ont
déterré de vieilles rancoeurs, même parmi les
musulmans modérés. Nombre d'entre eux ont tout
simplement le sentiment d'être en Europe des citoyens de
deuxième classe.
La question qui se pose aujourd'hui, avec la
suspicion qui a été jetée sur le monde musulman,
est de savoir si cette colère peut s'étendre.
Le
problème est entré dans la vie de Senad Lepirica il y a
quelques jours, lorsque lui, un musulman, a été frappé
d'un coup de poing en plein visage par un autre musulman un soir
d'octobre, au cours d'une fête au centre sportif de la petite
ville de Bugojno, à l'intérieur de la
Bosnie-Herzégovine. Senad Lepirica, 23 ans, était sorti
de la salle pour être seul avec sa petite amie, qu'il n'avait
pas vue depuis plusieurs mois.
"Deux
types sont venus de la mosquée, raconte-t-il. "Ils ont
dit : 'Vous ne pouvez pas rester ici.' Et j'ai demandé
:'Pourquoi ? C'est un lieu public.' Ils ont rétorqué :
'Parce que vous êtes devant la mosquée.'"
L'un
d'eux a alors frappé Senad et, peu après, luttaient sur
le sol non seulement deux hommes, mais deux différentes
visions de l'islam.
Tout comme Senad Lepirica, la majorité
des musulmans qui vivent dans les Balkans, c'est-à-dire en
Bosnie-Herzégovine, en Serbie, en Macédoine et en
Albanie, estiment être les plus modérés du
monde1.
D'origine chrétienne européenne, leurs ancêtres
se sont convertis il y a cinq cents ans lorsque l'Empire ottoman
s'est étendu vers l'ouest depuis la Turquie. Ce rameau de
l'islam qui a survécu à tout - y compris à
cinquante ans de communisme - est de toute évidence non
prosélyte et pouvait offrir un modèle de coexistence
pacifique aux musulmans dans le reste de l'Europe.
Mais, depuis
la guerre de Bosnie-Herzégovine, qui, en quatre ans, a
bouleversé toute la société, certaines
associations caritatives du Moyen-Orient tentent de donner aux
Musulmans un visage à leur image, notamment en essayant de les
persuader de renoncer à l'alcool, au mode de vie européen,
à leur peu de pratique religieuse. Pendant la guerre, ces
organisations ont envoyé des armes et des soldats pour aider
les Musulmans lorsque l'Occident a refusé de le faire.
Elles
ont également fait construire des mosquées, non pas
dans le riche style ottoman, habituel dans les Balkans, mais avec les
lignes austères du désert saoudien. C'était
l'une de ces mosquées qui venait tout juste d'ouvrir de
l'autre côté de la rue en face du centre sportif de
Bugojno.
"Ils essaient de transformer de fond en comble la
nature de l'islam tel qu'il est pratiqué en
Bosnie-Herzégovine" , affirme Senad Pecanin, éditeur
de Dani , un journal de Sarajevo qui a pris position contre
l'influence saoudienne. "Ils touchent surtout les jeunes sans
éducation et sans emploi."
La guerre semble pourtant
avoir également appris aux musulmans bosniaques à se
méfier des vérités absolues.
"Toute
personne capable de se servir de son propre cerveau pour réfléchir,
résume Senad Lepirica, est également capable de voir
que la guerre de Bosnie-Herzégovine est le résultat du
fondamentalisme politique, religieux et nationaliste."
Tayyiba
Ahmad, 26 ans, une musulmane pakistanaise de la deuxième
génération vivant à Londres, rejette l'opinion
en vigueur sur sa religion, selon laquelle l'islam est synonyme
d'extrémisme. Sans l'ombre d'un doute plus pieuse que ses
parents, elle a commencé à étudier le Coran au
lycée et elle a adopté le hijab, le foulard qui dénote
la modestie chez les femmes musulmanes. Elle le porte toujours, bien
que de manière plus discrète. "Pour être
franche, le foulard rend certaines choses plus faciles,
confie-t-elle. On n'a plus à s'inquiéter de sa
coiffure."
Cependant, Tayyiba Ahmad, qui est aujourd'hui
avocate, reconnaît que certains musulmans désapprouveraient
certainement sa manière de vivre : tout d'abord parce qu'elle
est une femme qui travaille et qui revendique l'égalité
des droits, et ensuite parce qu'elle n'applique pas la loi islamique,
mais le droit de la famille britannique.
"Cela n'est pas
contradictoire , explique-t-elle. L'islam offre des indications pour
le bon fonctionnement de la société. L'individu vient
d'abord, ensuite c'est la famille et, en troisième lieu, la
société en tant qu'ensemble."
Pour certains
spécialistes, les musulmans comme Tayyiba Ahmad constituent
l'avant-garde d'un nouvel islam européen qui s'est en partie
forgé dans des pays comme le Royaume-Uni, où vivent 2
millions de musulmans. La plupart viennent du Pakistan, mais aussi,
comme partout en Europe, de nombreux autres pays, et tous ont leur
propre manière de pratiquer la religion.
L'islam
transplanté en Europe serait donc obligé de se séparer
de ses racines culturelles et de se fonder davantage sur le Coran que
sur les pratiques locales du pays d'origine. "Ce phénomène
va à plus ou moins long terme avoir une grande influence sur
l'islam" , estime Peter B. Clarke, spécialiste en
religion au King's College, de l'Université de Londres.
"Lorsqu'on s'aventure dans le domaine des usages, on rencontre
de nombreux problèmes liés à la modernité.
Je n'ai pas peur d'un islam strict. J'ai peur d'un islam culturel."
Abu Hamza al-Mazri, un cheikh égyptien influent qui prêche
dans une mosquée du nord-est de Londres, a soutenu dans une
interview que "toute modernisation des versets signifie un recul
dans les principes". Selon lui, "l'islam européen et
l'islam américain n'existent pas".
Pour Tayyiba
Ahmad, sa manière de vivre est loin de représenter un
recul. Elle décrit sa religion comme un guide pour une vie
plus intense sur le plan culturel, religieux et même politique.
Mais elle est consciente que cette fusion entre islam et
Grande-Bretagne se fera aux conditions britanniques. "Je ne suis
pas dans un pays islamique, précise-t-elle, et je dois par
conséquent oeuvrer avec le système."
Tous les
musulmans n'ont pas une opinion aussi nuancée.
Par une froide
matinée, dans la paisible ville de Cologne, en Allemagne, deux
jeunes musulmans turcs expliquaient pourquoi ils avaient choisi
d'aller prier à la mosquée du Califat, le plus radical
des groupes islamiques allemands. "C'est très simple"
, énonçait l'un d'entre eux, âgé de 26
ans. "L'islam et la démocratie ne sont pas compatibles.
On ne peut pas avoir les deux choses au même endroit." Et
son ami d'approuver. Tous deux, nés en Allemagne, occupaient
des emplois très corrects de chimistes.
Plus de 2 millions
de Turcs vivent en Allemagne, et la grande majorité condamnent
le radicalisme. Le Califat, un Etat islamique autoproclamé au
sein de l'Etat allemand et opposé au gouvernement turc laïque,
ne compte que 2 000 membres environ. Pourtant, même là,
l'extrémisme a trouvé une place. Lors de l'une des
rares conférences de presse données par le Califat, son
porte-parole, Ismael Ben Yassar, avait reconnu que son groupe avait
rencontré une fois Oussama Ben Laden en 1996, réaffirmé
l'opposition du Califat à la démocratie, et enchaîné
en disant qu'il ne pensait pas que l'Allemagne déciderait
d'interdire son organisation [ce qu'elle a fait le 12 décembre].
Beaucoup de musulmans soutiennent que leur expérience
personnelle en Europe, un continent dont le visage a été
façonné en grande partie par la lutte contre l'Empire
ottoman, est l'une des raisons qui les a poussés à se
rapprocher de l'islam. Le cas des Turcs, venus d'abord en 1961 en
tant que "travailleurs invités" dans les usines
allemandes, n'est qu'un exemple parmi d'autres. En théorie,
ils devaient gagner de l'argent et repartir en Turquie. Mais beaucoup
d'entre eux sont restés, ont eu des enfants, puis se sont
aperçus qu'ils n'étaient plus reconnus dans leurs pays
d'origine comme des Turcs à part entière. Et
l'Allemagne, ajoutent certains avec amertume, ne les a jamais
acceptés comme autre chose que des "invités".
Dans toute l'Europe, d'autres musulmans se plaignent d'un rejet
similaire. D'après Mehmet Soyhun, un théologien vivant
à Cologne, l'islam est devenu une sorte de signe identitaire
permettant de "résoudre le paradoxe suivant : 'Suis-je un
Turc en Allemagne ou un Allemand en Turquie ?'"
Le Pr Werner
Schiffauer, qui a écrit un livre sur le Califat, estime que,
pour certains jeunes Turcs d'Allemagne, embrasser une forme plus
pieuse de l'islam a été une manière de se
rebeller à la fois contre les parents et contre ce qu'ils
considéraient comme le consumérisme profane d'un pays,
l'Allemagne, qui, de toute façon, ne voulait pas les accepter
. "Ainsi, ils battaient leurs parents avec leurs propres armes,
en se montrant meilleurs musulmans qu'eux."
Pour le moment,
la plupart d'entre eux semblent penser qu'ils peuvent être de
bons musulmans en Occident sans mettre davantage leur foi en péril
que ne le font les chrétiens ou les juifs. Mais il s'agit
également d'un test pour l'Europe elle-même : il lui
faut en effet accepter que, quelle que soit la gravité des
actes qui puissent être commis au nom de l'islam, les musulmans
font désormais partie du continent, à part entière.
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1 En 1968, dans la Fédération de Yougoslavie, Tito a interdit l'emploi du terme "Bosniaque", utilisé auparavant pour définir la nationalité des Slaves yougoslaves qui ne se reconnaissaient ni slaves ni croates, et a créé la nationalité des "Musulmans" (avec une majuscule) sans référence à une quelconque pratique religieuse (les musulmans, avec une minuscule), mais en référence à l'islamisation de leurs ancêtres à l'époque de l'occupation ottomane.