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Auteurs: Gravel, Pauline.
Titre: La violence à la télévision peut avoir des effets tangibles sur le cerveau/La vigilance des parents s'impose.
Source: http://www.ledevoir.com/2002/08/05/6566 [03.02.2004]
La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Pauline Gravel
La
violence à la télévision peut avoir des effets
tangibles sur le cerveau
La violence à
la télévision peut induire des comportements agressifs
chez certains enfants. C'est un fait désormais indiscutable.
Mais quels mécanismes cérébraux participent à
l'émergence de ces effets? Une équipe de chercheurs
américains nous apprend que l'écoute de scènes
de violence sur le petit ou le grand écran active la zone du
cerveau qui est responsable de ces flashbacks qui resurgissent à
la conscience des personnes ayant vécu une expérience
particulièrement traumatisante. En ramenant spontanément
à l'avant-plan les actes de violence vus à la télé,
cette aire cérébrale favoriserait le recours à
ces comportements indésirables lorsque l'enfant se retrouve en
situation de conflit.
Une multitude d'études
effectuées au cours des cinquante dernières années
ont montré les divers effets de la violence à la
télévision et au cinéma sur le comportement des
enfants. «Les enfants qui regardent beaucoup de violence
peuvent devenir plus agressifs, plus enclins à utiliser
l'agression pour résoudre leurs conflits», a résumé
John P. Murray, psychologue du développement mental à
la Kansas State University lors de la rencontre de l'International
society for research on aggression qui avait lieu la semaine dernière
à l'Université McGill. «Ils deviennent de moins
en moins sensibles à la violence et davantage capables de la
tolérer. Ils en viennent à penser que le monde
fonctionne de cette façon. D'autres personnes, par contre,
commencent à croire que le monde est aussi dangereux que le
tableau que nous en brossent les fictions diffusées à
la télé.»
Afin de mettre en
lumière les processus cérébraux par lesquels
s'effectuent ces modifications de notre perception, John Murray a
mesuré à l'aide de la technique d'imagerie par
résonance magnétique fonctionnelle l'activité du
cerveau d'enfants âgés de huit à treize ans
pendant qu'ils regardaient des scènes de boxe particulièrement
intenses tirées du film Rocky IV. «Les séquences
choisies relatent une simple histoire de vengeance et, de ce fait,
elles représentent le genre de violence le plus dangereux
puisque cette dernière apparaît justifiée, et
même glorifiée», précise le chercheur.
Les
mesures relevées durant ce visionnement ont ensuite été
comparées à celles recueillies alors qu'on présentait
aux enfants des séquences exemptes de violence et extraites de
deux émissions pour enfants, Ghostwriter et National
Geographic, diffusées sur la chaîne publique PBS.
Outre
les régions cérébrales associées à
la perception des informations visuelles et auditives qui étaient
activées autant par les séquences de violence que de
non-violence, plusieurs autres zones du cerveau étaient en
revanche stimulées uniquement lors de la projection des images
de brutalité. L'une de ces zones est l'amygdale, une structure
qui s'anime lorsqu'apparaît une situation de danger.
«Quand vous
voyez apparaître un serpent à vos pieds par exemple, la
surprise vous coupe le souffle, explique John Murray. L'amygdale
reconnaît la présence du danger et induit instantanément
une série de modifications physiologiques. Elle arrête
la respiration ce qui permet de mieux entendre les moindres
mouvements de l'ennemi. Elle provoque également une
constriction des vaisseaux sanguins périphériques et
concentre du coup la circulation sanguine vers les organes vitaux de
l'organisme. C'est une réponse innée devant le
danger.»
Une fois que l'amygdale a détecté
le danger, elle communique avec les autres régions du cerveau,
notamment avec le cortex préfrontal qui évalue
l'ampleur de la menace, souligne le psychologue tout en spécifiant
que cette dernière structure s'allumait également
durant l'écoute de scènes de violence.
Le
chercheur n'avait toutefois pas prévu l'activation du cortex
prémoteur, qui contrôle non pas les mouvements
eux-mêmes, mais la planification du geste avant même de
l'esquisser.
«Les enfants étaient immobilisés par l'appareil d'enregistrement et ne pouvaient pas bouger alors qu'ils regardaient le combat de boxe, pourtant ils pensaient à imiter les boxeurs, précise John Murray. C'est un réflexe chez les jeunes enfants de 4-5 ans. Lorsqu'ils regardent la télévision, ils imitent souvent les mouvements des personnages qu'ils voient.»
Mais ce qui a
littéralement stupéfait le psychologue est
l'intervention de la circonvolution cingulaire postérieure,
une zone du cerveau qui s'active lorsqu'une victime de viol, un
militaire ou un secouriste est appelé à se remémorer
les expériences extrêmement traumatisantes qu'il a
vécues.
«Les
bouleversants souvenirs emmagasinés dans la circonvolution
cingulaire postérieure sont facilement ramenés à
la conscience, précise le chercheur. Les flashbacks qui
hantent les personnes souffrant du syndrome de stress
post-traumatique émergent justement de cette aire
cérébrale.»
Le fait que cette région
du cerveau s'active lorsque les enfants regardent des scènes
de violence à la télévision peut expliquer
l'agressivité de certains enfants, avance John Murray.
«Les enfants
disposent d'un vaste répertoire de gestes violents qu'ils ont
vus maintes et maintes fois et qu'ils ont rangés dans une
filière -- circonvolution cingulaire postérieure -- à
portée de main. Alors, s'ils sont bousculés par
quelqu'un, l'amygdale est mise en éveil et alerte la
circonvolution cingulaire postérieure, qui rappelle
instantanément l'action de frapper. Et bang !»
Le
chercheur espère maintenant poursuivre son analyse auprès
de jeunes ayant été victimes ou protagonistes de
violence.
La
vigilance des parents s'impose
Les
parents doivent garder en tête que les jeunes enfants ne
distinguent pas bien la réalité de la fiction et que,
de ce fait, les scènes de violence qui émaillent bon
nombre de nos émissions de télévision peuvent
nourrir leur agressivité. D'autant que la violence qui nous
est présentée à l'écran demeure souvent
impunie et laisse les victimes étonnamment indemnes!
Lors
de la rencontre de l'International Society for research on aggression
qui se tenait à Montréal la semaine dernière, le
psychologue Ed Donnerstein, professeur au département des
communications et doyen de la faculté des sciences sociales de
l'université de Californie, Santa Barbara, a insisté
sur le pernicieux message que véhiculent les médias.
Message qui laisse croire aux enfants que notre société
tolère, voire approuve, la violence.
Plusieurs des
personnages qui usent de violence dans une émission de télé
ou au cinéma sont attrayants, précise le chercheur.
«Ils sont de
véritables héros auxquels les enfants ont tendance à
s'identifier. Dans plus de 50 % des cas, la violence qu'ils
commettent demeure impunie. Le coupable n'est pas arrêté,
ni critiqué pour ce qu'il a fait. Il s'agit souvent d'une
violence qui est justifiée puisqu'elle fait partie d'une
revanche. Mais, finalement, le message qu'en tirent les enfants est
celui que la violence est acceptée dans notre société.»
Dans
la majorité des films, les victimes de cette brutalité
ne subissent pas de mal ou très peu, fait également
remarquer le psychologue. Si blessure il y a, elle est souvent
irréaliste, et ce, particulièrement dans les émissions
pour enfants.
«L'héroïne
lance des briques sur la tête d'une personne qui tombe sur le
dos. Dans la scène qui suit, on ne voit pas une seule
égratignure sur le corps de la victime. La souffrance ne
semble pas réelle contrairement à celle traduite dans
le film Saving Private Ryan de Spielberg, par exemple.»
Ed
Donnerstein rappelle aussi que les enfants de moins de six ans ne
distinguent pas bien la frontière qui sépare la réalité
de la fiction.
«Alors que les
adultes comprennent bien qu'une scène à la télévision
n'est pas réelle, les jeunes enfants ont du mal à faire
cette distinction. Et les parents doivent s'en souvenir»,
dit-il avant d'ajouter que les jeunes enfants ont également
certaines difficultés à lier les événements
d'un film. «Un enfant de trois à quatre ans ne fera pas
le lien entre une scène de violence présentée au
début du film et celle décrivant l'arrestation et la
condamnation de la personne responsable de ces actes de violence qui
survient à la toute fin du scénario. Les adultes savent
que la violence ne paie pas. Mais les enfants de trois ou quatre ans
ne font pas ces connexions.»
À cela s'ajoute le
phénomène de désensibilisation qui a été
montré par de nombreuses études. Plus on regarde des
scènes de violence, moins on y est sensible, moins elles nous
dérangent, résume le chercheur. Conséquence :
«Nous tolérerons davantage la violence dans le monde
réel. Quant aux enfants, ils surmontent leur crainte.»
Cela
veut-il dire que tous les enfants deviendront délinquants en
regardant la télé ? «Non, mais si un enfant
est déjà agressif, il y puisera beaucoup de
renforcements», affirme le spécialiste.
Pour
d'autres très jeunes enfants, l'écoute des bulletins de
nouvelles dans lesquelles on annonce qu'un enfant a été
kidnappé, agressé sexuellement et abandonné dans
un champ ou qu'une mère a noyé ses enfants est
terrifiante. «Des recherches ont montré que lorsque ce
type d'images est revu à répétition, elles
finissent par terroriser les enfants et provoquent chez eux de
l'anxiété et des cauchemars. Ces enfants finissent par
considérer le monde comme très dangereux»,
souligne le psychologue.
Doit-on empêcher nos enfants de
regarder la télévision ? Doit-on débrancher
le téléviseur et l'ordinateur ?
Il sera difficile
d'interdire aux enfants de regarder certaines émissions,
prévient Ed Donnerstein. Si on censure une émission,
l'enfant voudra regarder plus que jamais le fruit défendu. Les
parents peuvent émettre des règles, mais les copains et
les voisins que l'enfant fréquente ne sont peut-être pas
soumis aux mêmes contraintes. Il est alors facile de sauter la
clôture. «Il vaut beaucoup mieux s'asseoir avec son
enfant et discuter du contenu de l'émission ou du film que de
restreindre l'accès à la télévision»,
recommande le chercheur. «Il est important de faire comprendre
à l'enfant que, dans la vie réelle, la violence
entraîne de la douleur, de la souffrance et même la mort.
À l'école, les professeurs peuvent aussi participer à
transformer les enfants en spectateurs critiques. L'enfant sera alors
mieux armé lorsqu'il se retrouvera seul ou ailleurs devant des
images qu'on ne voudrait pas qu'il voie.»
On ne doit pas
croire que les médias représentent le seul facteur qui
contribue à la violence chez les jeunes, insiste finalement Ed
Donnerstein. De nombreux autres, tels que l'influence des camarades,
des parents et des déterminants biologiques, jouent aussi un
rôle important. À ses yeux, les médias
maintiennent et renforcent les attitudes agressives que les enfants
ont déjà acquises.
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