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Auteurs: Levesque-Mäusbacher, Pascale.
Titre: Pédagogie interculturelle : le discours de l’Autre.
Source: http://www.fdlm.org/fle/article/318/levesque.php3 [26.03.2004]
La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Pascale Levesque-Mäusbacher
Pédagogie interculturelle : le discours de l’Autre
Dans toute didactique contemporaine des langues et cultures étrangères, on est directement confronté à la diversité des pratiques langagières, des points de vue et des traditions. Le discours de l’Autre n’est pas neutre et pour bien le comprendre, il faut non seulement apprendre sa langue mais aussi partir à la recherche des implicites qui s’y sont inscrits et interroger l´histoire et la tradition. Un chantier pour la pédagogie interculturelle du Français Langue Étrangère1.
À
partir des années 1970, la didactique du Français
Langue Étrangère (F.L.E.) s’est dégagée,
lentement mais inexorablement, d’une didactique qui distinguait
d’une part, langue et culture, et qui, d’autre part,
considérait l´apprentissage du Français comme
devant apporter un sentiment d´universalité, qu´aucun
autre pays que la France n’aurait été à
même de personnifier. La recherche française dans le
domaine, - notamment grâce aux actions conjuguées de
Martine Abdallah-Pretceille et de Louis Porcher, mais également
de Robert Galisson, de Geneviève Vermès ou de Geneviève
Zarate -, a permis à la didactique du F.L.E. de prendre la
coloration de la bigarrure interculturelle, reflet d’une
société multiculturelle. Grâce à leur
ténacité, des réflexions et des changements en
profondeur ont pu être effectués, à une époque
où justement, les linguistes prônaient un abandon
progressif de l´enseignement de la culture/civilisation au
profit du tout communicatif. Trente ans plus tard, pourtant, la
bataille n’est toujours pas gagnée : deux raisons
au moins perturbent encore aujourd´hui la reconnaissance et
l’application de cette nouvelle didactique.
La première est que le terme même d´interculturel existe sous de nombreuses appellations : compétence, communication, démarche, option, perception ou encore pratique.
La
seconde raison découle en partie de la première. Les
recherches ont montré que dès que les cultures entrent
en contact, contacts entre « différentes formes
d’être au monde », il se produit tôt
ou tard un phénomène de réaction qui est celui
des préjugés, des stéréotypes, des
clichés, des idées reçues et de
l'ethnocentrisme. Mais il y a une absence flagrante de méthodologies
qui traiteraient systématiquement et en profondeur de ces
réactions, et qui incorporeraient une compétence de
communication interculturelle, différente de la compétence
de communication culturelle, dans le but d´arriver à
mieux se comprendre et pourquoi pas, d´arriver à une
véritable compréhension mutuelle.
Si
appartenir à une culture signifie communiquer de manière
spécifique, la culture d'origine et la culture cible vont
devoir, si elles veulent vraiment se comprendre, s´appuyer sur
la prise en compte du phénomène de l´Altérité,
et obéir à des exigences spécifiques, puisque la
compréhension mutuelle ne va pas de soi. En effet, quand on
communique, plusieurs scénarios sont possibles : il peut
y avoir accord réciproque entre le locuteur et l'interlocuteur
- à travers les normes contenues dans la langue -, on dit
alors que les conditions de la compréhension sont réussies.
Il peut y avoir par contre, des évidences non-partagées,
des normes et des valeurs variables, comme c’est le cas lorsque
des individus porteurs de différentes cultures entrent en
contact : nos visions du monde s'affrontent et c’est la
rencontre avec l´étranger, l’étrange.
Dans
ce dernier cas, la compréhension se transforme soit en
malentendu, soit en incompréhension. Dans le premier cas, on
peut rendre compréhensible ce qui a été mal
compris. Dans le deuxième cas, par contre, on se retrouve
devant une voie sans issue, qui peut se transformer soit en une
totale indifférence, ou pire encore, en une réaction de
rejet. Il va donc falloir rechercher le pourquoi du problème
de compréhension, à travers l'interprétation,
car comprendre n’est pas quelque chose de naturel, d´inné.
La compréhension demande en effet un effort, celui de
l´interprétation, notamment en situation
interculturelle : ce n´est pas un simple décodage,
c’est un véritable travail. Et c’est cet effort
qu’il va falloir encourager, pour arriver à une entente,
- une entente langagière -, une « fusion des
horizons »2.
Cette
entente langagière présuppose un certain nombre de
contraintes décrites par Hans-Georg Gadamer, et que nous
présentons rapidement ici :
Une décentration, un hors de soi en l´Autre ; il faut accepter de « se laisser dire quelque chose », faire l’expérience du tu, et par extension, des rapports à nous-mêmes, pour revenir à soi, plus riche d´un nouvel horizon, qui révèle une vérité toujours nouvelle
L´acceptation des règles du jeu langagier. Pour arriver à ce moment de vérité qu’est la compréhension, nous sommes contraints, comme le rappelle H-G. Gadamer, d´entrer dans un jeu – le jeu langagier – qui exige lui aussi de respecter certaines règles : les règles du jeu, entrer dans le jeu de l´Autre, jouer son jeu, sans savoir à l´avance comment il finira. Et nous faisons alors l’expérience du dialogue.
Une remise en question de nos points de vue par le dialogue. Considéré comme un « mouvement circulaire dans lequel les réponses renvoient à des questions, provoquant de nouvelles réponses », le dialogue, nous dit Gadamer est semblable à l’expérience de l´art qui se révèle à nous, - un événement « éclairant » -, mais d’une manière différente selon le spectateur/observateur. La vérité qui nous apparaît alors, parce qu’elle est contingente, nous oblige à remettre en question le bien-fondé de nos points de vue, et par là-même, accepter de renoncer à une vérité établie une fois pour toute et pour tous. Alors, se produit un phénomène de compréhension herméneutique.
La
reconnaissance du rôle de la tradition. Dans le même
mouvement, en faisant l’expérience de cette
compréhension, nous nous rendons compte que nos points de vue
sont imprégnés de tradition, parce que nous sommes nés
à un endroit donné, que nous vivons à une
époque, et que nous évoluons dans un milieu, et que
tous ces éléments font partie intégrante de ce
qui compose notre Être, (Sein) et qui contribue
à donner forme à notre être-là
(Dasein) dans l´esprit de M. Heidegger. H-G.
Gadamer rappelle avec insistance : « Nous sommes
historiquement situés », c’est pourquoi,
seule une « conscience herméneutique peut nous
aider à nous ouvrir au dialogue et à la critique, à
travers le médium de la communication.»
Cette
compréhension, ainsi définie, est donc un art, celui de
l´Herméneutique. Il ne faudrait pas pour autant croire
qu’il suffise d´appliquer ici une méthode toute
faite pour ce faire, une Techné, comme celle de
l´artisan, parce que l´Agir humain ne se résume
pas en une formule mathématique qu’on tirerait à
volonté de sa manche. D´autres éléments
sont à considérer : tout d’abord, quand nous
agissons, nous le faisons selon nos habitudes, nos valeurs,
c’est-à-dire à travers un Ethos, encore
une fois particulier, comme l´a montré F. François
dans «Morale et mise en mots. » L´Herméneutique
telle que nous l´entendons, en nous appuyant sur l’œuvre
de H-G Gadamer, présuppose une déontologie, imposée
par le caractère de l’activité interprétative,
et donc du problème de la responsabilité, selon deux
principes : le respect du texte (dans sa lettre comme dans son
esprit) et la bienveillance dans la production du sens (qui crédite
le texte et l’auteur des bonheurs de l´interprétation).
L´interaction qui s´opérera alors, entre deux
interlocuteurs ou entre le texte et son lecteur, aura la forme du
cercle herméneutique - « le tout et la partie du
tout » -, qui conduit par des cercles concentriques à
un élargissement du sens de la compréhension, c´est
une des priorités herméneutiques, tout en se situant
avec le texte dans un rapport de vérité, le considérant
comme une perfection, en lui accordant le statut de mieux savoir que
nous ce qu’il dit, puisqu´il le dit. Suivant M. Heidegger
et sa formule «Die Sprache spricht», «la
langue parle», nous voulons alors considérer chaque
déclaration comme réponse à une question :
il y adonc dialectique de la compréhension.
Les
trois priorités herméneutiques seront donc :
Appliquer la dialectique des questions et des réponses pour continuer la conversation commencée avant nous, et qui est à l´origine du texte, en considérant que comprendre sera « comprendre quelque chose comme une réponse », et partir à la recherche du non-dit, remonter de tout ce qui est dit à tout ce qui n’est pas dit, « retrouver le dialogue derrière l´énoncé ».
Reconnaître que le Logos, en tant que porteur d´opinions et de jugements, est un élément universel, capable de traverser les frontières, car le Logos est universel. Le seul moyen pour l´homme fini et imparfait de connaitre l´homme, est donc de l´interroger patiemment par l’expérience, au lieu de vouloir forcer d´un seul coup son secret. Les traces de l’expérience humaine passent par les textes représentatifs de notre monde3, d´où l’importance - et c’est ce que réclame justement H-G. Gadamer -, et qui sera la troisième priorité herméneutique
Être
conscient du travail de l´histoire, de cette memoria vitæ,
du rôle des préjugés et de la tradition. La
tradition, au contraire de ce qu´en prétend J.
Habermas, n’est pas un retour en arrière, car la
tradition se trouve dans un changement perpétuel.
Pour
interroger l’expérience humaine, nous disposons de
sensus communis contenus dans la topique rhétorique
argumentative. C’est elle, en effet, qui va nous permettre de
parcourir les différentes expériences humaines. La
rhétorique se sert de lieux et de figures et, puisqu´elle
est un art d’arriver au vrai toujours subjectif et toujours
changeant par les outils qu’elle met à disposition, nous
fait arriver au plus près d’une chose, avec toutes les
questions appropriées qui peuvent être posées à
son sujet. C'est alors qu'elle nous donne le pouvoir de parler, tout
comme l´herméneutique nous donne le pouvoir de
comprendre. Le langage s´accomplissant dans le dialogue entre
humains, il sera considéré comme médiateur
social.
La
pédagogie herméneutique et rhétorico-argumentative
du F.L.E. se base tout d’abord sur des textes bilingues,
(langue cible/langue d´origine) qui retracent les évolutions,
dans notre cas particulier, des représentations
franco-allemandes4,
de manière chronologique, de l´antiquité à
nos jours. On peut suggérer le regroupement suivant :
Selon le principe de la polémique : ils sont là pour provoquer, pour inviter au dialogue. Ils défendent une thèse, ils sont argumentatifs
Ces textes ont été écrits par des autorités, ce qui contribue à donner à l´apprenant des connaissances culturelles essentielles
Les sujets en sont variés, puisqu´ils vont des conflits religieux, en passant par des récits de voyages, des portraits d´autorités, et des événements historiques, de manière à respecter le pluridisciplinaire, et par la diversité, provoquer l’envie de s´interroger, d´en savoir plus. Nous désirons également, échapper aux fameux « Dossiers de civilisation », autrement dit, au caractère monoculturel.
Quant
à l’application de la méthode, elle suit, elle
aussi, un ordre chronologique, afin de respecter la genèse des
représentations, en utilisant une démarche de
construction des connaissances rhétoriques, basée sur
une méthode d´apprentissage de l´argumentation.
Cette première ébauche de méthode
interculturelle de F.L.E. se situe obligatoirement, après les
méthodes d´apprentissage du F.L.E. de base. Elle n’est
pas applicable à des apprenants débutants, puisque
l´apprentissage de l´argumentation ne peut se faire
qu’après celui de la grammaire, comme c’était
déjà le cas dans l´Antiquité. De même,
elle n´est applicable, qu´à des apprenants de
types grands adolescents/adultes, parce que l’activité
argumentative exige un développement psycholinguistique qui
n´apparaît qu´assez tard (14-15 ans) et parce que
l´herméneutique dans son exigence de décentrement
et d´acceptation du jeu de l´autre suppose le sens du
relatif qui lui aussi est dépendant du développement
psychologique.
L´Interculturel se nourrit de sens
communs, de préjugés, de stéréotypes :
sans eux, nous n´aurions pas besoin de ce domaine particulier,
sans eux, il n’y aurait pas de cultures au pluriel, mais une
seule culture dogmatique. D´où l’importance, dans
toute pédagogie interculturelle, de se pencher sur les
préjugés et les stéréotypes qui nous
permettent de découvrir notre enracinement dans l’expérience
collective d´un groupe, d’une cité, d’une
nation, de l’espèce humaine. Ils sont mémoire,
tradition, sagesse acquise et transmise, tout le contraire encore une
fois, de la « tabula rasa » de
Descartes. En conclusion, notre réflexion se veut être
une « réflexion émancipatrice »,
celle portée par la certitude qu´en didactique du
F.L.E., il ne suffit pas de bien « parler la langue de
l´Autre, il faut également parler sa culture »,
pour qu´ « apprendre devienne comprendre. »
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1 Levesque-Mäusbacher P., Thèse de Doctorat, 1999, Université de Rouen, professeur Bernard Gardin.
2 Gadamer H-G, « Wahrheit und Methode », Paul Siebeck Verlag, Tübingen. En Français, « Vérité et méthode », Seuil, Paris. 1960
3 « La conscience d´appartenance à un monde et l´appartenance de l’œuvre au monde ». H-G. Gadamer.
4 Il est bien évident que cette pédagogie interculturelle peut s´appliquer à toutes les autres langues