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Auteurs: Pasquier, Dominique.

Titre: Jeunes et écrans en Europe.

Source: http://www.apte.asso.fr/ressource/sitewebutiles/texte/jeunesetecrans.rtf [27.02.2004]

La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.



Dominique Pasquier

Jeunes et écrans en Europe

Deux enseignements peuvent être tirés de cette démarche européenne :



Principaux résultats de l’enquête



1. La télévision demeure le média dominant par rapport à l’ordinateur, à internet... Même dans les pays où les taux d’équipement informatique sont forts et anciens comme ceux d’Europe du Nord, l’utilisation des nouveaux écrans reste faible, moins d’une heure par jour, alors que la durée de fréquentation de la télévision est de 3 heures en moyenne. Il existe un discours sensationnel sur les nouveaux médias et leurs utilisateurs, il s’avère faux : il n’y a pas substitution des nouvelles pratiques aux anciennes, mais cumul et adaptation. Les anciens médias peuvent même profiter des nouveaux. Par exemple, le développement de l’informatique a pu permettre l’apparition d’une presse magazine spécialisée. En outre, il n’y a pas, grâce aux nouveaux médias, refonte complète de la sociabilité et augmentation du lien social, mais plutôt inversement création de clivages entre les groupes et de polarité. Enfin, le public n’a pas envie d’un savoir encyclopédique, avec disparitions des médiateurs, mais au contraire il a besoin d’un savoir synthétisé et médiatisé. Les usages qui se développeront seront ainsi probablement différents des usages observés actuellement. Il ne faut pas généraliser hâtivement ce qui se passe avec la frange innovatrice pendant la période pionnière, qui peut être plus ou moins longue. Celle-ci correspond à des compétences masculines et à des usages particuliers qui sont différents des usages quotidiens et grand public.



2. Dans tous les pays, on constate le même découpage par groupe d’âges.

Les plus jeunes (6/10 ans) ont un univers très centré sur la lecture (l’activité de lecture est quotidienne pour la majorité d’entre eux), mais aussi sur la télévision et les cassettes vidéo. Les 11/15 ans ont des comportements d’âge intermédiaire : début d’intérêt pour la radio et les CD, utilisation de l’ordinateur principalement pour les jeux (ce sont eux qui pratiquent les jeux vidéo de la manière la plus intense), réorientation de leurs lectures vers les magazines. Pour les 15/17 ans, le média premier est l’écoute musicale, la télévision vient en second. Le déclin de la lecture de livres se confirme par rapport aux magazines. Les jeunes commencent à se désintéresser des jeux sur console ou ordinateur. On observe une proportion de 1/5 e de passionnés, pratiquants intensifs de jeux vidéo, qui constituent une minorité. Ces résultats posent un problème d’interprétation : s’agit-il d’un effet d’âge ou de génération ? Par exemple, les prochaines générations d’enfants auront-elles, concernant l’intérêt, pour les jeux vidéo, la même séquence de comportements ou les différences observées sont-elles spécifiques à la génération observée ? Il est trop tôt pour le savoir, car il faudrait pour cela effectuer des enquêtes longitudinales.



3. La télévision et l’ordinateur n’ont pas les mêmes schémas de progression dans l'univers familial. La télévision reste un média familial. Même quand il y a privatisation de l’équipement audiovisuel, comme en Angleterre où 70 % des enfants ont la télévision dans leur chambre, il demeure au sein de la famille beaucoup de pratiques conjointes (“ regarder ensemble ”) et d’échanges concernant la télévision. A u contraire, les jeux en console se pratiquent en majorité seul ou avec des copains, mais pas en famille. Beaucoup trop de discours actuels sur les médias sont centrés sur l’équipement et ignorent les usages du matériel. Si on descend à un niveau plus fin d’observation, celui des pratiques, on constate des différences sociales beaucoup plus fortes. Pour certains médias, il y a eu “ rattrapage social ” concernant l’équipement (ex. le téléphone), cela n’implique pas pour autant identité des pratiques et des durées d’utilisation. Ainsi l’ordinateur s’intègre mal à la sociabilité populaire, contrairement à la télévision qui reste centrale, toujours allumée, avec énormément d’écoute familiale (surtout mère/fille) – elle joue donc un rôle fort dans les relations familiales. À l’inverse, les familles favorisées sont beaucoup plus sélectives concernant l’usage de la télévision et le poste est écarté de la pièce centrale. L’ordinateur, quand il existe dans les familles défavorisées, après un bref passage à côté de la télévision, coexiste mal avec les pratiques familiales et est déplacé vers la chambre du fils aîné. Il n’y a pas de place “ autour de l’ordinateur ” dans la vie familiale, la mère et la fille en sont évacuées, et il y a peu de lien père/fils à ce sujet, à l’inverse des milieux favorisés. Quel sera l’avenir ? Y a-t-il, concernant ces comportements, un effet génération ou pas ? On remarque que beaucoup de jeunes de milieux populaires ne se servent plus de leur ordinateur. Ils en ont eu un apprentissage autodidacte, n’ont pas pu constituer, autour de ses utilisations un réseau qui les aurait stimulées et fait progresser, d’où, au bout d’un certain temps, une spirale de non-utilisation. Deuxième particularité : l’ordinateur est fortement clivé par le sexe (cf. le point 5 infra).



4. Le contrôle parental de l’utilisation des médias.

Dans tous les pays, le contrôle est davantage le fait de la mère que du père, car il y a délégation à la femme de la gestion des relations sociales. Une exception : l’ordinateur autour duquel on constate surtout des relations père/fils. Deux médias sont particulièrement contrôlés :



5. La variable “ sexe ” est irréductible.

Même dans les pays du Nord, dans l’idéologie dominante desquels il y a plus d’égalitarisme dans les rapports homme/femme, et où l’implantation des nouvelles technologies est massive et ancienne, les écarts de pratiques garçons/ filles sont encore plus importants qu’en France. En conséquence, l’idée que cet écart est lié à une culture machiste et à la nouveauté est simpliste. Il existe certains facteurs explicatifs dans l’éducation reçue : les garçons sont plus encouragés à utiliser un ordinateur et cette compétence est considérée pour eux comme plus importante. À l’école, les réseaux d’entraide concernant les jeux et les ordinateurs sont très masculins, la fille qui y participe est marginalisée par rapport aux autres filles. On constate un écart inverse pour l’utilisation du téléphone par les filles. Les filles ne refusent pas les jeux vidéo mais ne veulent pas jouer longtemps – or souvent, dans ces jeux, il y a prime au joueur de longue durée. On retrouve donc l’idée que l’univers de l’interface avec la machine concerne les garçons (jeux vidéo), qui ont un comportement technique plus actif, alors que l’univers de la communication interpersonnelle est celui des filles (téléphone de bavardage). Concernant l’usage de l’ordinateur, les Danois formulent donc une hypothèse : le développement des forums internet, lieux d’échanges interpersonnels, pourraient faire baisser l’écart d’utilisation entre les garçons et les filles. Avec l’âge, l’écart garçon/fille s’accroît concernant la lecture : les garçons l’abandonnent beaucoup plus tôt, beaucoup plus fortement. Il y a aussi clivage concernant la pratique et l’écoute de la musique.



6. L’interaction entre les différentes pratiques.

La variable “ durée d’utilisation ” est importante pour différencier les pratiques et dégager des noyaux de comportements. Par exemple, la pratique de l’écran n’implique pas la baisse des pratiques de lecture de livres, sauf chez les pratiquants très intensifs des écrans - et même chez eux, il y a cumul de l’usage de la télévision et de la console de jeux, tous deux intensifs. Ces pratiquants intensifs sont, parmi les enfants, ceux qui sont le plus en conflit avec l’école, le moins satisfaits de leurs parents et les plus frustrés concernant leur environnement et ses opportunités culturelles. Mais ils sont aussi plus sociables et pratiquent une sociabilité de groupe – alors que les lecteurs de livres ont une faible sociabilité et plus individuelle. On peut se demander si ce petit groupe de pratiquants intensifs de l’écran restera minoritaire ou se développera dans les années futures. On peut par ailleurs remarquer une tendance identique sur les forums, listes... : une minorité envoie beaucoup de messages, la majorité très peu. Le travail de Baudelot sur la lecture et les collégiens montre bien qu’il n’y a pas de corrélation négative entre livres et télévision, ce n’est pas un problème concernant la lecture ; en revanche, il y a un déclin net du livre au profit des magazines et on peut s’interroger sur l’avenir de la littérature. On ne peut pas considérer non plus que le temps passé devant l’ordinateur soit une preuve de désocialisation, au contraire cette pratique suscite un important réseau d’entraide et de coopération, donc des relations sociales. En conclusion, il faut signaler que les 6/17 ans observés sont une génération tout à fait particulière en matière de médias, qui a coïncidé avec la multiplicité des chaînes et médias disponibles. En matière culturelle, on peut même parler d’une génération d’hybridation culturelle ; pour ces enfants, il n’existe pas de hiérarchie et il est naturel de mélanger : – culture globale (culture américaine des programmes télévision, du cinéma et des jouets), – culture nationale, – culture régionale. Ils ne comprennent donc pas le discours des adultes concernant la défense d’une culture nationale.





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