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Auteurs: Salvadori, Jean-Philippe.

Titre: Un point de vue sur le film.

Source: Dossier Ecole et cinéma n° 164, janvier 2003. Wissembourg 2003.

Editeur: Ciné-Club de Wissembourg.

La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'éditeur.



Jean-Philippe Salvadori


Un point de vue sur le film





La première des choses qui frappe l’esprit à propos du Peuple migrateur est le gigantisme de l’entreprise. Quatre années de tournage, une équipe de près de 500 personnes, environ 400 km de film, 1000 espèces d’oiseaux filmés...

On a donc affaire à un film à très gros budget, mais aussi à une entreprise dont le propos dépasse la sphère du cinéma: Car qu’est-ce que Le Peuple migrateur? Un documentaire animalier? Une fiction sur les routes du peuple migrateur? Ou bien...



À la vue de la bande-annonce, on serait tenté de croire que Le peuple migrateur est un documentaire animalier sur les oiseaux migrateurs.

Mais attention, ici point de volonté didactique (comme dans beaucoup de documentaires) et très peu d’informations sur les oiseaux ou les contrées traversées...

Un documentaire, plus que n’importe quel autre film, doit savoir à l’avance quels sont ses buts (volonté scientifique, didactique ou de vulgarisation...) et par là même, les publics visés (publics professionnels, grand public...) afin qu’il puisse se donner les moyens d’atteindre ces buts et ces publics. Jean Painlevé expliquait à ce propos: “Personnellement j’essaye de faire trois versions si cela semble en valoir la peine: une de recherche, muette, une d’enseignement supérieur, avec des commentaires, une publique, avec musique.”

Il est clair que Le Peuple migrateur choisit d’emblée la troisième catégorie. C’est le grand public qui est visé. Si l’on veut toucher le grand public, il est dès lors nécessaire d’introduire une histoire, de la fiction dans le film documentaire pour essayer de le rendre accessible et attrayant.

Le documentaire animalier y parvient souvent en familiarisant le public avec les animaux montrés, soit par le biais du commentaire, soit en introduisant une anecdote ou une histoire à propos de l’animal. Le Peuple migrateur n’utilise pas ces procédés (commentaire ou montage); et par la construction du film, le spectateur voit surtout “passer” les oiseaux et n’a pas le temps de les suivre et encore moins d’en “faire” des personnages de cinéma.

Le film tente de créer un lien entre les images avec les oiseaux eux-mêmes d’abord en magnifiant l’action de voler, puis par la musique et une certaine chorégraphie des oiseaux dans les paysages traversés et par rapport au tout.

Ceci dit, force est de constater que le fil directeur du film est plutôt ténu; le montage sacrifie par trop au “zapping” et à d’autres habitudes modernes de consommation d’images: ainsi les paysages montrés tout le long du film s’apparentent trop souvent à un catalogue de belles images qui donne au spectateur l’impression de feuilleter des images d’un numéro de National Geographic ou du livre de Yann Arthus Bertrand La Terre vue du ciel. Un “paysage-cliché” qui permet au spectateur de s’y retrouver avec des repères qu’il connaît bien tels que Manhattan, les routes du Far-west, Paris ou le Mont-Saint-Michel... On cède en même temps ici à cette vision du “village planétaire” dans lequel on peut zapper d’un continent à l’autre, vision typique de notre société de l’information, “globalisante” où l’on survole les lieux et les gens sans vraiment s’y attarder; le tout “imprégné” d’une certaine pensée “New age”: on plane, on plane et de temps en temps, on fait une petite incursion dans la matière des choses.



Mais l’enjeu du film est ailleurs: Si le film ne donne aucune clef, il cherche à impressionner, à émerveiller. Il s’agit de filmer les oiseaux en vol et de voler avec eux.

Ce qui signifie par là même qu’une “exploitation pédagogique” implique de le dépasser: Le film est en quelque sorte un aiguillon, ce que les Anglo-saxons appellent un “teaser”: il doit donner l’envie de regarder les oiseaux, permettre de ressentir leur vol: Si l’on considère qu’ apprendre n’est pas forcément systématiquement chercher à comprendre, mais aussi ressentir, se laisser porter, planer... alors oui! Le Peuple migrateur vaut la peine: Mais cela implique d’y revenir, de parler des tenants et des aboutissants du tournage, de visionner d’autres films, de glaner des informations sur les oiseaux, les pays traversés...

Cependant on pourrait là aussi adresser le reproche au film de manquer de poésie; certes, les images sont à couper le souffle et l’on a un plaisir évident à voler avec les oiseaux, mais il manque un petit quelque chose, un grain de sable... On a affaire à une machinerie bien huilée et cela se voit – il manque la magie que l’on trouve dans les récits des pionniers de l’aviation qui, eux aussi à leur manière eurent la folie de réaliser le rêve d’Icare: Il manque cette épaisseur poétique qui caractérise les documentaires de Flaherty (Nanouk l’esquimau, L’Homme d’Aran...), poésie engendrée par une dramatisation qui magnifie le sujet observé et donne en même temps la mesure de la puissance et de la fragilité du documentaire.

Mais c’est finalement dans ces aspects les plus techniques que Le Peuple migrateur rejoint le plus le genre documentaire; à travers les contraintes propres à son tournage.

Le film pose notamment le défi suivant: comment filmer les oiseaux en vol à la manière d’un oiseau? On se trouve ici face à un défi cinématographique. Pour aller chercher les images là où elles se trouvent, le cinéaste doit travailler avec des outils inédits, fabriqués, adaptés sur mesure pour le film. De la même façon, Cousteau dans Le Monde du silence - adapta à la plongée autonome l’outil cinématographique, ce qui lui permit, grâce au scaphandre autonome (couramment appelé homme-grenouille) de filmer les fonds sous-marins à la manière dont les poissons les auraient filmés. Quelques années plus tard et sous l’égide du producteur Jacques Perrin (!), le film Microcosmos multiplia les prouesses d’adaptation pour rapprocher le spectateur de l’infiniment petit. Ainsi, à côté des images volées ou plutôt prises à la volée, à l’affût et pour lesquelles des équipes ont été envoyées aux quatre coins du monde (parfois pour quelques secondes d’images), un bon nombre d’images ont été réalisées avec des "acteurs professionnels", à savoir des oiseaux "imprégnés" (voir la partie consacrée au tournage du film et notamment l’article Les Ailes du désir) et des ULM (spécialement réalisés pour les besoins du film) capables de "se fondre" dans une formation d’oiseaux en vol.

De "film d’exploration", le film devient un film d’exploration du cinéma! Il rejoint par ce biais l’attitude de nombreux documentaristes et d’une certaine façon les "primitifs du cinéma" tels que Marey ou Muybridge. Il tend alors vers ce qu’André Bazin appelle “Le Mythe du cinéma total”.

Dans un article justement intitulé Le Mythe du cinéma total, André Bazin nous dit: “Le cinéma est un phénomène idéaliste. [...] Ces pères [sont] des monomanes, des hurluberlus constamment à la poursuite d’une idée fixe”. Le Peuple migrateur s’inscrit dans cette veine; il est né de la poursuite tenace d’une idée fixe, d’une volonté naïve: suivre les routes des oiseaux en vol...



À travers Le Peuple singe, Microcosmos, Himalaya et Le Peuple migrateur, Jacques Perrin, comme producteur et parfois aussi comme réalisateur, se place d’emblée dans la tradition des grands noms de l’exploration: à la fois par les sujets proposés (les singes, les insectes, les oiseaux migrateurs...) et par les challenges que constitue chacun de ces films. Dès lors, on ne peut que se réjouir, même si tel ou tel aspect de l’un ou l’autre de ces films a de quoi nous énerver, que le succès soit au rendez-vous.

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