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Auteurs: Salvadori, Jean-Philippe.

Titre: De Supertoy à AI.

Source: Dossier Ecole et cinéma n° 160, octobre 2002. Wissembourg 2002.

Editeur: Ciné-Club de Wissembourg.

La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'éditeur.




Jean-Philippe Salvadori

De Supertoy à AI



De la nouvelle de Brian Aldriss au film de Steven Spielberg





AI, le film de Steven Spielberg, est inspiré d’un ensemble de trois nouvelles intitulée Supertoys de l’écrivain britannique de science-fiction Brian Aldriss.



L’empreinte de Stanley Kubrick

Avant d’être mis à l’écran par Steven Spielberg, le projet du film fut porté par Stanley Kubrick pendant plus d’un quart de siècle. Bien que plusieurs scénaristes de renom aient travaillé sur le développement du projet, celui-ci ne voit pas le jour avec Stanley Kubrick qui, en quelque sorte, ne parvient pas à lui donner un aboutissement.

Écoutons B. Aldriss nous parler des raisons qui, selon lui, ont abouti à l’échec de Kubrick.

[…] je crois qu’il s’était fondamentalement trompé. Obsédé par les grands films de science-fiction de l’époque, il voulait à tout prix projeter ma triste histoire de famille dans la galaxie […] tandis que Les Supertoys parlait d’un mystère au-dedans.

Cependant, la marque de Stanley Kubrick reste imprimée sur le film qu’a tourné Spielberg, à la fois d’un point de vue esthétique – il y a beaucoup de références à l’univers des films de Kubrick notamment dans les décors et les éclairages (la maison, Rouge City), mais plus encore dans le développement de l’histoire. En effet, le recours au conte et notamment le parallèle établi avec Pinocchio est un choix de Kubrick. De même la fin, en forme de conte philosophique rappelle a bien des égards la fin de 2001, l’Odyssée de l’espace.

Mais peut-être Spielberg, en ancrant l’univers de départ dans une famille névrosée de l’Amérique moyenne - décor à la fois familier et inquiétant, a-il su donner une forme à l’univers de la nouvelle, point de départ du film.



Les Supertoys, un drame familial

Le livre est centré sur ce côté «chroniques familiales», ce qui en fait une sorte de huis clos.

La famille, même si elle est décomposée et incomplète, est présente pendant toute la durée de l’intrigue.

La plupart des situations se déroulent dans un cadre familier: celles qui mettent en scène David et sa mère ont pour cadre la maison; tandis que celle qui mettent en scène le père ont pour cadre l’entreprise ou des activités liées à celle-ci.

Seule la scène se déroulant à Throwaway Town, véritable “décharge-bidonville” de robots obsolètes et / ou abandonnés n’a pas pour cadre l’environnement familial.

Certes cette famille est décomposée: le père, en permanence «en voyage d’affairse» ne communique avec les siens que par l’intermédiaire de la vidéo,1 l’ambient, sorte de réseau prémonitoire de l’internet, et ne saisit pas le drame qui est en train de se nouer en son absence dans sa petite famille.

Certes la famille ne sortira ni indemne ni complète du drame; la mère disparaît dans des circonstances pour le moins troublantes et sans que cela soit expressément formulé, laissant alors David seul (avec Teddy) et livré à lui-même. Il échouera par voie de conséquence à Throwaway Town. Il ne s’agit pas ici comme dans le film d’un abandon volontaire.

Mais c’est dans le cadre familial que se dénouera l’affaire. Le père se rendant compte de sa faillite et de sa «faute» personnelle envers les siens décide de changer radicalement de vie et de revenir à des «valeurs» plus humaines, de regarder les siens avec humanité et non plus comme une image apparaissant sur un écran vidéo.

Mais qu’est-ce que j’ai fait? Quel homme ai-je été? Qu’est-ce que j’avais dans la tête?

Il se rend en même temps compte que David, malgré sa nature de supertoy, était / est, lui au moins, capable d’amour: Au moins David t’aimait. Pauvre petit jouet, ta seule consolation. Il ira donc chercher David à Throwaway pour le ramener à la maison.

Et c’est toujours le père qui, avec l’aide d’un vieil ami qu’il a retrouvé, “opérera” David pour le «réveiller à la vie», lui disant après l’opération: Bienvenue à nouveau parmi nous, mon chéri.



Des divergences frappantes

Et c’est là une des divergences majeures avec le film. Dans le livre et dans le film, le père est absent. Mais si dans le livre, cette absence est ressentie comme un manque, dans le film le père ou plutôt les pères de David (Henri et le professeur Hobby) sont “évacués” de l’histoire. Ainsi, si le drame familial du livre constitue bien le point de départ du film et si le film reprend un certain nombre de situations du livre (la scène où la mère découvre les lettres écrites par David où celui-ci exprime l’amour qu’il lui porte et son questionnement quant à sa nature humaine, la scène où David découvre des centaines de clones à son image et prend conscience qu’il n’est qu’un produit), l’analogie s’arrête là.

Au drame familial, Spielberg fait succéder - en se référant explicitement à Pinocchio et, un peu moins explicitement au Magicien d’Oz - le conte initiatique, d’abord dans son aspect fantastique, puis dans un aspect plus philosophique.

Si la famille est présente dans la première partie du film, c’est seul ou plutôt accompagné d’un “ourson-supertoy”, puis d’une série d’adjuvants, comme c’est la règle dans les contes de fées, que David devra faire son apprentissage du monde et poursuivre sa quête d’humanité.

L’univers familial, dès ce moment, n’existe plus. Il ne réapparaîtra qu’à l’extrême fin, recréé par des créatures d’un nouveau genre, “post-humaines” sous forme d’un clone à l’existence bien précaire.

Mais plus radicalement; à la fin du film, l’humanité n’existe plus. Alors que dans le livre, les protagonistes humains redécouvrent eux-mêmes leur humanité et qu’un retour à des valeurs humaines (voire humanistes?) reste possible, dans le film, cette solution est compromise.

Et si les nouvelles créatures, en quelque sorte admiratives (un peu à la manière des archéologues) devant l’œuvre de l’intelligence humaine, tentent de recréer du “vivant”, cette tentative s’avère un échec.

Seul David produit évolué et sensible de l’intelligence humaine et lui-même “Intelligence artificielle” reste.

Au drame familial qui met en scène un petit garçon qui prend conscience de son artificialité et ses parents dont la relation se décompose, Spielberg substitue le drame mythologique d’une humanité perdue que des créatures “post-humaines” tentent de reconstituer à partir des images d’une intelligence artificielle.



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1 Un peu à la façon dont le professeur Floyd communique avec sa petite fille dans 2001.