European Medi@Culture-Online http://www.european-mediaculture.org
Auteurs: Sarmiento, Sergio.
Titre: Les jeunes et les médias dans le monde.
Source: http://www.univ-lille3.fr/jeunet/jpro/colloque/col5/sarmien.htm [07.06.2004]
La publication est faite avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Sergio SARMIENTO
Les jeunes et les médias dans le monde
Puisque le thème de cette cinquième rencontre professionnelle sur la lecture des adolescents, est : " La place de l’image dans la culture des adolescents ", je vais centrer mon intervention sur la télévision. Parler des jeunes et des médias dans le monde est un vaste sujet. Je l’aborderai en me limitant à certaines situations que j’ai pu observer dans le cadre de mon travail en tant que consultant à l’Unesco. De ce fait, mes commentaires se limiteront à quelques situations observées en Amérique Latine et dans les Caraïbes.
Je commencerai par faire très brièvement référence à la diversité des contextes de réception. Dans un second temps, je voudrais présenter ce qu’apporte la télévision à la culture des jeunes à partir du discours de quelques chercheurs se situant dans différents cadres théoriques.
Je voudrais vous montrer deux extraits très courts d’une émission d’Alexandre Valenti diffusée sur Arte en 1995. Ces séquences montrent un contexte de réception différent, dans les bidonvilles du Brésil.
Dans ces extraits, nous voyons une mère qui vend son réfrigérateur pour acheter une télévision. Elle explique à quel point ses enfants aiment la télévision. Elle explique également que les dures conditions de vie (dès qu’il pleut, la rue devient un fleuve de boue) obligent les enfants à rester à la maison. Des études faites au Chili (Hermosilla, 1987 ; Fuenzalida y Hermosilla, 1989) et au Mexique (Orozco, 1994) montrent que les mères préfèrent que les enfants restent à la maison devant leur poste de télévision afin de les protéger des risques de violence de la rue. Il existe donc des cas où les enfants sont littéralement abandonnés devant la télé ; d’autres où il n’y a pas (ou presque) d’autres alternatives.
Dans ces extraits, il
est question de volonté politique et d’une situation
presque de monopole d’une chaîne privée,
Globo-TV.
Même dans ce contexte, l’habitant de Rosinha
affirme que l’on apprend beaucoup de choses grâce à
la télévision et qu’elle sert à
l’éducation. Il exprime également la place
importante de la fiction – la télénovela - au
détriment de l’information, notamment dès que les
hommes politiques passent à la télé.
La télénovela n’est pas une émission destinée aux enfants, mais les jeunes regardent beaucoup d’émissions qui ne leur sont pas destinées.
Le contexte brésilien montré dans ces séquences illustre bien ce qui se passe dans d’autres pays latino-américains concernant la réception de la télévision. Cela dit, il existe encore des régions où les habitants n’ont pas d’électricité, et donc, pas de télévision.
L’année dernière, en visitant des écoles rurales au Guatemala, j’ai rencontré des enfants et des jeunes dont le seul média auquel ils ont accès est la radio, car il n’y a pas d’électricité. En discutant avec eux, je me suis aperçu que ces jeunes étaient capables de me raconter un match de foot comme s’ils l’avaient " vu ". Ils pouvaient me décrire chaque moment du match, la manière dont les joueurs s’y étaient pris pour marquer un but, et tous les détails que l’on peut voir à la télévision. L’une des caractéristiques de la radio est de développer l’imaginaire de l’auditeur. Il est vrai que la radio crée des images par les mots. Cela dit, j’ai eu l’impression que ces jeunes vivaient, malgré la radio, complètement isolés du monde, avec une offre culturelle d’ouverture sur le monde presque inexistante. Je me suis demandé comment ces jeunes pourraient arriver à s’intégrer dans une culture de l’image et de l’information dont ils ne connaissent rien jusqu’à présent.
François
Mariet (1989) affirme que si deux enfants sur trois regardent la
télévision tous les jours, le véritable scandale
que recèle cette statistique, c’est qu’un enfant
sur trois ne regarde pas chaque jour un peu de télévision.
" Un
tiers des enfants se coupe ainsi du monde et n’entretient pas
son aptitude à faire deux choses à la fois "
(Mariet, 1989, p. 223).
Par ailleurs, nous pouvons essayer d’imaginer les conditions toutes particulières de réception de la télévision pour les jeunes afghans qui redécouvrent ce média depuis 5 ans d’interdiction. Avant hier, à Kaboul, il y a eu la première séance de cinéma depuis 5 ans !
Nous pouvons également imaginer dans quel contexte les jeunes américains sont informés sur la guerre, prenant en compte le climat de patriotisme exacerbé existant actuellement aux Etats-Unis.
Au début de l’année dernière, à Port au Prince (Haïti), j’ai eu l’occasion d’observer des lycéens visionnant pour la première fois une émission éducative produite par l’Unité de la Radio Educative du Ministère de l’Education nationale. C’était la première fois qu’un professeur utilisait la télévision dans son cours. Le lycée venait d’être équipé d’un poste et d’un magnétoscope. La nouveauté représentée par cet outil eut des effets positifs sur la motivation des élèves et sur leur apprentissage.
Il s’agit donc parfois de manque de moyens : pas d’électricité, pas de télévision, pas d’équipements ni à la maison ni à l’école. Cependant, dans certains cas, même si les moyens sont là, il existe un autre type de problèmes. Ainsi, un établissement scolaire situé dans une zone rurale au Guatemala, avait reçu une vingtaine d’ordinateurs donnés par une entreprise, mais personne au sein de l’établissement ni dans la communauté, n'était capable de les utiliser.
Ainsi au Salvador, un centre éducatif privé comptait des salles d’informatique très bien équipées. Bien qu'ayant une connexion à haut débit à Internet, le chef d’établissement refusait que les élèves y accèdent, de peur qu’ils ne visitent des sites de sexe ou de violence… Ce type de discours était utilisé par les enseignants qui refusaient (ou refusent) l’intégration de la télévision dans le système éducatif. Parfois les moyens matériels sont là sans qu'il y ait des personnes formées et susceptibles de les utiliser.
Je voulais commencer par évoquer la diversité de contextes afin de rappeler que tout système médiatique se trouve au carrefour des systèmes politique, économique et culturel. Même si les jeunes peuvent regarder les mêmes émissions dans différents pays du monde, les contextes culturels déterminent le processus de réception. Ainsi, à l’époque des Tortues Ninjas, les enfants de 4-5 ans dans un quartier défavorisé d’Argentine, furent observés en jouant au Tortues " Indias ". L’institutrice leur fit remarquer qu’il s’agissait des Tortues Ninjas, et non " Indias ". Ils réfutèrent une telle observation en disant que l’institutrice ne comprenait rien. Ce qui fait sens dans les messages télévisuels est fortement conditionné par le contexte et les pratiques culturelles de référence.
Si les mêmes émissions sont regardées par les enfants et les jeunes en France, en Argentine ou en Egypte (des dessins animés américains ou japonais, des séries américaines, etc), celles qui sont produites localement, bien qu’elles puissent être assez médiocres d’un point de vue technique et en terme de contenus, attirent également le jeune public, car celui-ci trouve des codes culturels plus proches des leurs.
Il est frappant de constater à quel point les discours sur la culture de l’image et l’influence de la TV sont contradictoires dès qu’il s’agit des jeunes. Chalvon, Corset et Souchon (1991) expliquent ces contradictions " épidermiques " dans deux livres publiés en 1989 par François Mariet et Ségolène Royal :
" Ces discours contradictoires reposent sur des visions opposées de l’éducation. Car tout éducateur – parent ou enseignant – aborde l’enfant avec une certaine conception de l’éducation, qui est souvent en fonction de sa propre enfance et de l’éducation qu’il a lui-même reçue, oscillant entre crainte et confiance. Si vous vivez dans la crainte de ce qui peut arriver à l’enfant, vous chercherez à le protéger contre les agressions de la télévision. Si vous lui faites confiance, vous penserez plutôt qu’il est capable de se sortir de toutes les situations et de tirer profit de tout ce qui lui est proposé… " (Chalvon, Corset et Souchon, 1991, p. 11)
Depuis trente ans, Liliane Lurçat (1981, 1984, 1989, 1995) s’attaque à l’étude de la relation des plus jeunes enfants face à la TV. En 1981, elle publie à cinq ans, seul avec Goldorak, où sont présentés les résultats de sa recherche sur l’influence de ce dessin animé japonais sur le comportement des jeunes enfants. Le chercheur arrive à la conclusion que les enfants passionnés et dépendants de leur consommation télévisuelle, sont exposés à un double risque matériel et moral.
" L’abus de télévision affecte les enfants de façon parfois perceptible par l’adulte : fatigue nerveuse, visuelle, maux de tête, excitabilité, etc… D’autres effets visibles, tels les frayeurs nocturnes ou les cauchemars en liaison directe avec un spectacle peuvent amener certains adultes à concevoir l’existence de risques d’une autre nature, non plus strictement matérielle. Abandonner les enfants à la télévision, c’est les soumettre de façon répétée à un bombardement émotionnel qui peut avoir des effets dommageables sur leur équilibre " (Lurçat, 1981, p. 129)
Cette vision victimisante de l’enfant devant la TV réapparaît dans tous ces travaux. Ainsi en 1984, L. Lurçat publie les résultats d’une autre recherche sur les représentations télévisuelles des jeunes enfants autour des émissions qu’ils consomment, des personnages de ces émissions, de la violence et de la mort, de l’espace…Selon Lurçat, l’enfant n’est pas capable de différencier la réalité de la fiction et l’action de modelage de la TV sur les plus jeunes s’exerce sur leur sensibilité et leur perception de la réalité.
Cependant, le thème qui intéresse surtout Liliane Lurçat est celui de l’influence de la violence à l’écran sur le jeune téléspectateur. L’enfant fasciné, séduit par cette violence, est exposé au pouvoir énorme de la TV et à l’influence directe de celle-ci.
" Beaucoup de parents ne soupçonnent pas qu’ils se dépossèdent de la maîtrise de l’éducation de leurs enfants en les abandonnant à ce qu’ils croient être un simple divertissement quotidien. Quand chaque jour le bruit, la violence, le déchaînement brutal, les formes monstrueuses, s’imposent en faisant peur, ils modèlent la sensibilité et deviennent un besoin " (Lurçat, 1989, p. 8)
Le pouvoir puissant de la TV, selon L.Lurçat, se manifeste dans le " modelage intime de la sensibilité de l’enfant, qui n’est pas sans effet sur sa personnalité en formation. C’est une personnalité dépossédée du choix et de l’initiative, une personnalité dominée, captive plus souvent qu’active " (Lurçat, 1995, p. 13). La TV produit des effets pervers comme l’immobilisation, la déréalisation, l’invasion de l’imaginaire par des thèmes violents et irrationnels. Les contenus violents augmentent l’agressivité des enfants, jusqu’à induire parfois des actes mimétiques. La TV manipule l’émotion mettant en cause la liberté de chacun en tant qu’individu et en tant que citoyen. Dans cette perspective nihiliste, Lurçat va jusqu’à affirmer que la TV peut déposséder les enfants de leur enfance, " car elle les initie brutalement aux aspects les plus barbares des rapports entre les hommes " (Lurçat, 1995, p. 162).
Cette vision négative est partagée par Ségolène Royal quand elle publie en 1989, son livre intitulé Le ras-le-bol des bébés zappeurs. Télé-massacre : l’overdose ? S. Royal accuse les marchands d’images " de tuer tous les jours le rêve et la tendresse, la générosité, la gratuité et le plaisir. […]. Les cadavres se ramassent à la pelle. La haine et la vengeance ont remplacé les sentiments, jugés sans doute trop délicats " (1989, p. 9). Elle dénonce le fait que seule la logique du moindre coût guide le choix du contenu des émissions. Selon S. Royal, les nuisances subies par les jeunes générations se manifestent par des comportements tantôt agressifs, tantôt anxieux : cauchemars et troubles du sommeil ; perte de la capacité de concentration ; dégradation de l’image de la femme, modèles dévalorisants pour les petites filles, et guère plus positifs pour leurs compagnons de jeux…
Les conclusions de Liliane Lurçat comme le discours de Ségolène Royal suscitent l’adhésion des parents et des éducateurs. Ce type de discours fait de la TV un bouc émissaire, s’appuie sur la passivité des enfants, sur l’influence directe de celle-ci sur les comportements et la personnalité du jeune public. Il est alarmant de constater la lenteur de la diffusion d’un autre discours plus nuancé dans l’opinion publique.
Déjà en 1965, l’équipe de recherche pilotée par Schramm aux Etats Unis, mettait en évidence la complexité de la relation enfant-TV. Selon les résultats de ces recherches, toutes les questions que l’on peut se poser sur cette problématique pouvaient entraîner la réponse suivante : cela dépend !
" Une personne dûment informée ne peut se borner à dire que la télévision est bonne ou mauvaise pour les enfants. Pour certains enfants et dans des conditions déterminées, une certaine télévision est nuisible. Pour d’autres enfants dans les mêmes conditions, ou pour les mêmes enfants dans des conditions différentes elle peut être bénéfique. Pour la majorité des enfants, dans la plupart des conditions, la plus grande partie des programmes télévisées ne sont probablement ni préjudiciables ni profitables d’une façon ou d’une autre " (Schramm, Lyle, Parker, cité par Vilches, 1995, p. 26).
Les recherches de Schramm mettent également en cause le modèle de l’effet direct et la passivité des enfants devant la TV.
" Le terme effet prête d’une certaine manière à confusion parce qu’il suggère que la télévision fait quelque chose aux enfants. Par ce mot, on donne pour acquis que la télévision est l’agent actif et que les enfants subissent l’action, ce qui revient à admettre que les enfants sont des victimes inertes : la télévision les dévore. La réalité est totalement différente. C’est l’enfant qui joue le plus actif dans cette relation. C’est lui qui fait usage de la télévision, et non la télévision qui l’utilise " (Id., p. 27)
Plus de trente ans après, dans le forum international des chercheurs sur les jeunes et les médias, organisé par le GRREM à l’Unesco (avril 1997), on reprend les résultats des recherches de Schramm et de Katz, parmi d’autres, en annonçant que les chercheurs s’intéressent enfin (!) à ce que les médias sont supposés leur faire (Auclaire, Jacquinot, 1997, p. 1 et p. 3 respectivement).
Cependant, il n’y a pas que des approches négatives sur cette question. Dans une perspective plus nuancée, des travaux différents essayent de rendre compte de la complexité de cette relation. Ainsi, par exemple, Chalvon, Corset et Souchon, dressent un bilan des études sur la télévision et les enfants et décrivent les habitudes des enfants devant la TV au début des années 90. Les auteurs ont une vision assez large de cette problématique puisqu’ils prennent en compte l’ensemble complexe des pratiques socio-culturelles et psychologiques de la réception familiale qui influencent fortement le comportement individuel de chaque téléspectateur. On part de l’idée que l’enfant n’est pas le téléspectateur passif et sans défense que l’on imagine trop souvent. D’autre part, les auteurs s’appliquent à l’analyse des possibilités offertes par la télévision, à l’étude de ses avantages et de ses carences, " pour lui demander tout ce qu’elle peut offrir, et ne pas en attendre davantage " (1991, p. 7).
Les parents et l’école sont appelés à contribuer à la formation du jeune téléspectateur. L’un des éléments les plus intéressants de ce livre, est qu’il invite les parents et les éducateurs à réfléchir à leur propre sentiment de culpabilité en ce qui concerne la TV. Ambiguïté dans la mesure où parents et éducateurs sont capables à la fois d’accuser la TV de tous les maux – incitation à la passivité et à la violence, abrutissement, manque de sommeil, fatigue, retard scolaire – et de la croire capable de palier les carences éducatives. Culpabilité qui renvoie à sa propre histoire.
C’est pour ces raisons que les auteurs invitent les parents à s’interroger, à savoir distinguer ce qui est inscrit dans leur propre histoire et leur propre éducation de ce qui est vécu réellement par leurs enfants. Le but est " de briser la chaîne aux maillons multiples faite de culpabilité, de mauvaise conscience, de plaisir et de répression " qui entoure la relation parents-TV-enfants.
Quant aux enseignants, Chalvon, Corset et Souchon les invitent à adopter une pédagogie adéquate, fondée sur l’expérience vécue par les enfants en tant que téléspectateurs plutôt que de dispenser un savoir théorique. Les auteurs proposent quelques pistes pour le travail à l’école qui devrait partir d’une réflexion sur les conditions de réception, suivie par d’autres paramètres comme : l’importance de la verbalisation aussi bien de la description de ce que les enfants regardent que des émotions qu’ils ressentent et le sens qu’ils attribuent aux messages ; la démythification de la TV (expliquer aux enfants comment est faite une émission) ; et enfin pour que les élèves produisent eux-mêmes leurs propres messages audiovisuels (non dans la perspective d’une imitation des vrais médias, mais comme une activité associée aux enquêtes qui peuvent être menées par les élèves et dont les résultats peuvent être présentés en utilisant l’audiovisuel, pour ainsi pouvoir comparer leurs produits avec ceux réalisés par les professionnels).
Par ailleurs, d’autres chercheurs essayent de comprendre mieux les différents éléments qui interviennent dans la relation du jeune public avec les médias. Ainsi, par exemple, Dominique Pasquier s’est intéressée à l’analyse du courrier des téléspectateurs de la série Hélène et les garçons (1994, 1995). Pasquier parle d’une éducation sentimentale et démontre comment à travers la relation privilégiée au personnage d’Hélène, on voit se dessiner ce qui est au cœur du succès de la série toute entière : " elle fonctionne comme un rite d’initiation à la grammaire amoureuse […] … la centralité de ce registre sentimental du côté de la réception est apparue immédiatement chez les garçons comme chez les filles, chez les plus jeunes comme chez les plus âgés. Ce qui intéressait dans Hélène, c’était la gestion des situations entre hommes et femmes " (1995, p. 27). La recherche de Pasquier rend compte de la complexité des rapports qui s’établissent entre le jeune public et la série, tout en essayant de mettre en relation les motivations des adolescents, les caractéristiques " formelles " de la série et la négociation de sens qui s’opère entre l’instance de production et l’instance de réception.
Par ailleurs, Dominique Pasquier fait partie de l’équipe qui s’occupe d’actualiser l’enquête européenne dite " Himmelweit ", pour mesurer les évolutions des pratiques médiatiques entre les années 50 et 90. La dimension comparative et historique intègre l’impact du contexte relationnel et spatial en rapport avec les usages des différents médias et les rythmes de développement des technologies. L’accent est mis sur l’apparition de nouveaux " espaces ", liés aux différentes catégories d’âge des jeunes. Grâce à des enquêtes monographiques, on étudie le rôle de variables telles que la dynamique de la fratrie, la spatialisation des usages des écrans, la morphologie et la réglementation familiale…
Pour sa part, Serge Tisseron (1996) explique que l’Occident a appris à traiter les images comme des signes. Aujourd’hui cette situation crée un obstacle pour comprendre les nouvelles formes d’images. Les pouvoirs, faute d’être reconnus et nommés, sont à l’origine d’angoisses irraisonnées. Le psychanalyste français appelle à rompre avec l’impérialisme du sens. Il s’inscrit dans un nouveau cadre théorique qui fait une plus grande place aux dimensions affectives, c’est-à-dire à prendre également en compte le bonheur que nous trouvons dans les images.
S.Tisseron tente de proposer un nouveau cadrage théorique qui s’appuie sur la spécificité de l’image, dont la fonction est de " faire lien " dans notre psychisme entre les expériences sensorielles, affectives et motrices d’un côté et les mots de l’autre. Que l’un ou l’autre élément soit perturbé ("les mots venant manquer ou les sensations étant trop fortes ") et l’équilibre est rompu. C’est alors que l’image devient un corps étranger, d’où le " risque d’images " et leurs conséquences pathogènes pour l’individu.
Le spectacle télévisuel, souvent violent, ne perturbe pas tous les spectateurs : certains d’entre eux parviennent à symboliser ce qu’ils voient, entendent et éprouvent quand d’autres n’y parviennent pas. Pour bien vivre avec les images et avec nous-mêmes, il est nécessaire de détruire en nous " l’image comme réalité ".
" Penser l’image comme réalité sidère la pensée. L’image qui se donne pour " vraie " bloque les transformations psychiques indispensables par lesquelles nous nous approprions des images " (Tisseron, 1997, p. 46)
D’où le besoin d’accompagner les enfants dans leur consommation d’images. S. Tisseron affirme que les parents devraient encourager leurs enfants à utiliser le magnétoscope et raconte la situation d’un enfant de six ans qui aimait regarder des cassettes de films d’horreur que ses parents avaient en quantité.
" Un jour, en ouvrant la télévision au hasard, il a vu une séquence de film d’horreur qui n’avait rien de pire que les autres. Pourtant elle l’a terrifié. Il m’en a donné la raison : avec un film qu’il choisissait de regarder, il savait toujours " quand ça avait commencé et quand ça allait finir ". C’est exactement la définition du jeu : une durée en dehors de la réalité, durant laquelle rien de ce qui se passe ne peut être confondu avec la réalité, un espace où on peut librement entrer et sortir, butiner à volonté un fragment d’image ou une impression dont on choisit de se vouloir captif ou, au contraire, de se dégager " (Tisseron, 1997, p. 46).
L’utilisation du magnétoscope permet aux enfants d’assimiler les images à leur rythme, car ces images doivent recevoir une traduction psychique sous la forme de représentations de mots, d’images et de gestes.
Le psychanalyste considère qu’il faudrait créer des ateliers d’images dans les écoles, car selon lui, pour apprendre à lire les images, il faut apprendre à les fabriquer.
Pour sa part, François Mariet affirme que la TV ne met pas les enfants en danger. Elle ne les rend ni malades ni violents ni stupides. Ils sont des téléspectateurs et de consommateurs avertis, et la publicité les informe autant qu’elle les amuse. La télévision ne menace pas non plus l’école : il faut une école de qualité pour former des téléspectateurs libres.
Cependant la TV, selon F. Mariet, est un bouc émissaire commode dissimulant des problèmes bien plus graves : un urbanisme qui ignore les enfants, une volonté rampante de redressement moral et une école inadaptée. Et derrière les débats sur les méfaits se cache un vieux démon de notre société : la censure.
Un apport très important du travail de F.Mariet passe par la distinction qu’il fait dans les façons dont les enfants regardent la TV. Ainsi, l’auteur explique que les effets de la télévision sur les enfants varient selon la manière dont on la regarde, selon l’état d’esprit du téléspectateur. Ces trois façons de regarder la TV sont les suivantes :
" La télé passion, c’est la télévision que l’on a choisie, celle que l’on aime, qui fait l’objet d’un choix positif. C’est celle dont ils parleront entre eux pendant la recréation et peut-être même en classe, s’ils y sont invités. Les enfants choisissent de regarder une émission en particulier, et non la télévision en général. Ils ne veulent absolument pas la manquer. Ils s’y préparent, elle ne souffre pas de bruit ni d’activité parasite. Pendant qu’ils regardent, il n’est pas question qu’ils répondent au téléphone ou qu’ils participent à une conversation.
La télé tapisserie, c’est la télévision allumée sans que l’on y prête attention en permanence, c’est le décor de la vie domestique comme la tapisserie sur les murs. La télévision fonctionne alors un peu comme la radio, elle est en veilleuse. De temps en temps, on prête une oreille pour capter une information, une blague, une chanson. Ni l’on ne regarde, ni l’on n’écoute vraiment : mais on voit et l’on entend […] Les enfants la regardent d’un œil apparemment distrait lorsqu’ils font leurs devoirs ou lorsqu’ils goûtent avec leurs amis […].
La télé bouche-trou, c’est celle que l’on regarde faute de mieux, une télévision de remplacement, un loisir de secours, de la télévision sans passion. […] Aussi, est-elle vulnérable à n’importe quelle autre activité ou presque ; qu’une activité alternative un tant soit peu motivante se présente et l’enfant se détourne de cette télévision-là. […] Elle est le degré zéro de l’intérêt, un substitut à l’ennui. […] Les jeunes téléspectateurs n’hésiteront pas à faire toute autre chose en regardant l’écran… " (Mariet, 1989, pp. 38-47).
Dans des questionnaires passés auprès des enfants de 11-13 ans en Argentine, à la question combien de temps par jour regardes-tu la télévision, un enfant avait répondu 24 heures ! et dans 3% des réponses, entre 10 et 12 heures par jour !
L’auteur parle du nouvel esprit télévisuel des jeunes générations. Plusieurs acquis des cultures passées sont ainsi bousculés par la culture télévisuelle. Le premier remis en cause est la valorisation de la concentration, de l’attention centrée sur une seule cible. Grâce à la télé-tapisserie – " l’invention télévisuelle " - le téléspectateur vit dans la simultanéité du monde réel et du monde télévisuel. " La pluri-activité est son élément naturel ; non pas que la télévision soit un média d’accompagnement, simplement, la multi-activité est normale " (Id., p. 225-226). Il faut noter que dans les trois façons de regarder la télévision décrites par F.Mariet, les contenus regardés par les enfants ne sont pas pris en compte.
C’est pour cette raison que F.Mariet affirme qu’il est un scandale qu’un enfant sur trois ne regarde pas chaque jour un peu de télévision, car " un tiers des enfants se coupe ainsi du monde et n’entretient pas son aptitude à faire deux choses à la fois " (Id., p. 223).
Faut-il opposer systématiquement télévision et lecture ? Je ne crois pas. Il s’avère que souvent les enfants qui consacrent beaucoup de temps à la lecture, sont également de gros consommateurs de télévision. Mes observations dans mon entourage et en tant qu’instituteur, m’ont montré qu’il existe comme un certain profil de jeune très curieux intellectuellement et très dynamique qui s’intéresse aussi bien aux livres, à la télévision, aux jeux vidéos, à Internet…
En résumé, on est loin d’un consensus quant à ce que la télévision peut apporter à la culture des jeunes. Ce que ces recherches nous ont appris concerne la complexité de cette relation.
En ce qui concerne l’intégration des médias dans le système éducatif, on peut utiliser les médias comme support à l’enseignement, ce qu’on appelle éducation " par " ou " avec " les médias, mais on peut aussi les utiliser en tant qu’objet d’étude, ce qu’on appelle éducation " aux " médias. Cette dernière utilisation s’inscrit dans la perspective de la formation du futur citoyen. On peut s’inquiéter des modèles et des valeurs qui sont véhiculés par les médias, et c'est pour cela qu’il existe le besoin de les accompagner et de les former.
Il s’agit de choisir entre deux conceptions de l’éducation qui peuvent être illustrées avec ce proverbe : " Si ton enfant doit vivre au bord de l’océan, soit tu construis un mur, soit tu lui apprends à nager ".
CHALVON, Mireille, CORSET, Pierre, SOUCHON, Michel (1991) L’enfant devant la télévision des années 90, Paris, Casterman.
FUENZALIDA, Valerio, HERMOSILLA, María Elena (1989) El televidente creativo. Manual educativo en recepción activa para campesinos, Santiago, CENECA-OREAL.
HERMOSILLA,
María Elena (1987) Explorando la recepción
televisiva,
Santiago, CENECA-CENCOSEP.
LURÇAT, Liliane (1981) A cinq ans, seul avec Goldorak. Le jeune enfant et la télévision, Paris, Syros.
LURÇAT, Liliane (1984) Le jeune enfant devant les apparences télévisuelles, Paris, ESF.
LURÇAT, Liliane (1989) Violence à la télé : l’enfant fasciné, Paris, Syros.
LURÇAT, Liliane (1995) Le temps prisonnier. Des enfances volées par la télévision, Paris, Desclée de Brouwer.
MARIET, François (1989) Laissez-les regarder la télé, Paris, Calmann-Lévy.
OROZCO, Guillermo (1992) Hablan los televidentes. Estudios de recepción en varios paises, Universidad Iberoamericana de México.
PASQUIER, Dominique (1994) " Hélène et les garçons, une éducation sentimentale ", in Esprit, juin.
PASQUIER, Dominique (1995) " Chère Hélène. Les usages sociaux des séries collège ", in Réseaux n° 70.
PASQUIER, Dominique (1998) " Recherche Himmelweit, l’enfant et les écrans, indications d’étape ", in La Lettre d’APTE, n° 42.
ROYAL, Ségolène (1989) Le ras-le-bol des bébés zappeurs. Télé-massacre : l’overdose ?, Paris, Robert Laffont.
TISSERON, Serge (1996) Le bonheur dans l’image, Paris, Synthelabo.
TISSERON, Serge (1997) " Le poids du moi, le choc des images ", in Le monde de l’éducation, de la culture et de la formation, n° 251.
TISSERON, Serge (1997) " Y-a-t-il un pilote dans l’image ? ". Extraits de la conférence prononcée au Forum international de chercheurs Les jeunes et les médias, demain, in Chroniques du Forum, n° 5.
(lors de : L'image dans la culture adolescente. À l’Université de Lille 3, le 20 novembre 2001)
Christian Loock : Merci Sergio. J’apprécie que tu aies terminé sur cet aspect parce que je crois justement que c’est le thème de l’intervention suivante. Peut être que l’on peut demander à nos intervenants de répondre à quelques questions.
Public : Pourriez-vous, s’il vous plait, donner la référence exacte du texte de Ségolène Royal que vous avez cité, ainsi que celle du dernier ouvrage dont vous venez de parler ?
Sergio SARMIENTO : L’ouvrage de Ségolène Royal, s’intitule Le Ras-le-bol des bébés zappeurs. Télé-massacre : l’overdose ? chez Robert Laffont, 1989 ; celui de François Mariet Laissez-leur regarder la télévision : le nouvel esprit télévisuel, chez Calmann-Lévy, 1989.
Christian LOOCK : Je voudrais poser une question à Pierre Bruno. En reprenant la conclusion de Sergio " laissez les regarder la télévision ". Est-ce la votre ? Est-ce qu’il faut les laisser jouer avec les jeux vidéos ? Est-ce qu’il faut les laisser regarder les films populaires américains ?
Pierre Bruno : Je crois qu’il y a deux choses. C’est vrai que, d’un côté, je ne pense effectivement pas que la violence des dessins animés détermine, a priori, les actes. C’est vrai que, d’un certain point de vue, quand on voit par moment Madame Pasquier qui travaille sur les enfants et la réception, dans certaines séries, tous les soirs, les gosses apprenaient que les noirs étaient des inférieurs, que les homosexuels étaient des gens méprisables et qu’il fallait se moquer des femmes obèses. Je crois aussi qu’il y a des stéréotypes qui sont fortement présents. Je pense que ça peut donner des idées, mais en tout cas ça ne doit pas changer les mentalités.
De la même manière, effectivement je crois qu’on peut s’étonner de ce que les chaînes de télévision, quoiqu’on en dise, produisent des émissions très bas de gamme sur les chaînes gratuites hertziennes, pour pousser les parents à regarder des chaînes payantes où la qualité est un peu meilleure, pas forcément plus, mais supérieure. Donc je pense que sur la question d’influence, on a aucune preuve, ni dans un sens, ni dans l’autre, parce que scientifiquement, c’est toujours très dur de prouver. Alors il y a toujours des bouquins pour vous dire qu’il faut faire ceci, qu’il faut faire cela. Vous remarquerez qu’on vous pousse à consommer toujours plus de bouquins ; regardez la télé, c’est pas terrible, mais il faut acheter des cassettes. Donc, il y a toujours l’idée qu’il faut consommer pour une éducation saine. Je n’en suis pas persuadé. Comme l’a dit un ministre, Jean Zay je crois, il n’appartient pas au gouvernement de dire aux gens ce qu’il faut faire en termes de culture. Nous n’avons pas toutes les réponses. Par contre, c’est vrai qu’on peut essayer de montrer, effectivement, comment les choses fonctionnent et leur laisser un libre choix, tout en montrant aussi que les conseils qu’on leur donne font partie de l’économie des biens culturels. Un des cas typiques de l’édition du livre, c’est que c’est un des rares secteurs où les auteurs gagnent plus avec des visites des classes, dans certains cas, qu’avec la vente des produits eux-mêmes. Et qu’on a, dans certains médias, une économie qui fait que globalement les produits dérivés, les services à partir du support, rapportent plus d’argent que la vente du support lui-même. Cela veut dire que certains auteurs, même s’ils sont désintéressés, font des bouquins qui se prêtent remarquablement bien à des visites dans les salons du livre ou à des exploitations en salles ou dans les bibliothèques. Il est important de montrer comment fonctionnent les logiques.
Mais il ne s’agit pas de dire que tout est pourri. A partir des informations que l’on peut avoir, même si elles sont fragmentaires, surtout sur le domaine de l’adolescence - sur l’enfance, c’est plus facile -, l’objectif est d’essayer de montrer aux gens comment ils sont en partie manipulés, comment ils fonctionnent beaucoup par le poids des mentalités, par habitude. Et à partir de ce moment là, c’est à eux de décider ce qu’ils doivent faire.
Parce que je crois que c’est très dangereux. C’est évident par exemple qu’avec le livre de Mariet, celui de Ségolène Royal, on a deux types de discours qui se répondent. C’est vrai que dans certains cas c’est un peu caricatural : on a la ministre, femme, socialiste qui tient un discours de gauche ; et le prof de Dauphine qui teint plutôt un discours de droite. Les discours autour de l’œuvre font partie de l’économie, et le discours scientifique fait aussi partie de l’économie des biens culturels. Donc, il faut non seulement avoir un regard critique sur les œuvres publiques, mais aussi sur notre discours parce que ça fait partie des intérêts qu’il peut y avoir et dans certains médias.
J’ai parlé tout à l’heure du patron de Nitendo France qui dit " nous, on fait de la distraction, du loisir ". Par contre, c’est évident qu’il y a une manipulation des entreprises, un certain nombre d’enseignants, un certain nombre de psy, un certain nombre de professions intermédiaires, qui justement, cherchent à vendre leurs services. Une enseignante a été recrutée par une chaîne de télévision et a fait une enquête sponsorisée par Nintendo pour dire qu’il faut l’avoir dans toutes les classes, parce que cela plaît beaucoup aux enfants. Il y a une psy qui a fait un bouquin pour dire à quel point les psy avaient intérêt à utiliser des jeux vidéo Nintendo, etc…
C’est également commun dans l’édition de livres. J’ai eu l’occasion de lire un article polémique sur Harry Potter - que je n’aime pas beaucoup d’ailleurs - qui dit grosso modo qu’Harry Potter reproduit des codes éphémères. On dit finalement Harry Potter, c’est sympathique, c’est gentillet, amusant, c’est pas méchant, c’est pas mal fait. Et ce discours est très en-deçà du discours de légitimation de gens qui n’ont aucun intérêt économique, mais qui ont d’autres types d’intérêts pour valoriser cela. Les psy américains disent qu’Harry Potter, c’est merveilleux et qu’il faut l’utiliser parce qu’il donne de très bons résultats. Il faut venir nous voir parce qu’on a un service à proposer, etc... On a donc souvent tendance à sataniser un peu trop les entreprises sans voir qu’il y a tout un discours de gens, des universitaires également, qui vont essayer de pratiquer de l’argent autour de ces phénomènes médiatiques et donc il faut beaucoup se méfier de ces gens... et de moi aussi donc…[rires dans la salle].
Christian Loock : Sergio, est-ce que tu ne vends pas de l’éducation aux médias dans les pays du Tiers Monde ? Je reparle de l’économie globale du livre ; j’ai bien compris le plaidoyer qui est d’apprendre à décoder la télévision. Est-ce que ce n’est pas un peu une utopie, en tout cas dans les pays du Tiers Monde, dans les pays dont tu parles ?
Sergio Sarmiento : Non je ne crois pas que ce soit un fait d’utopie. Je pense que c’est un besoin avant tout. J’ai vécu la fin de la dictature en Argentine et, à l’époque, en étant enseignant, dès que l’on avait un espace de libre accès, il fallait surtout former les jeunes générations à une forme de démocratie qu’ils n’avaient pas connue jusqu’alors. Et même dans les pays du sud, les pays pauvres, il faut absolument former ces citoyens aux médias. Je m’inquiète plutôt sur certaines valeurs qui sont véhiculées par les médias. Bien sûr, dans cette émission de télé-réalité, il y a de l’individualisme, de la concurrence à tout prix, le fait de dénoncer ou de signaler. C’est une émission de divertissement qui est porteuse de valeurs aussi. Je reviens à cette image, " il faut leur apprendre à nager " : il n’y a pas que les adultes, mais aussi l’école, la famille, qui peuvent montrer que ces valeurs, la culture, la consommation, sans aucune limite. Il faut former les enfants, les jeunes pour qu’ils puissent faire la part des choses.
Public : Avec les progrès de la télévision, avec tout ce que ce média est devenu, est-ce que ce n’est pas difficile de les étudier ? Parce qu’un jeu vidéo ou un film de cinéma, on sait que c’est de la fiction à travers le support, le format. Mais, à la télé, tout est mélangé, réalité et fiction. Moi, j’ai une petite fille de 5 ans qui ne fait plus la différence. Pour elle, une publicité, c’est vrai. Parce que c’est à la télé, c’est vrai. Et j’ai beaucoup de mal à revenir sur ça et à dire que tout n’est pas vrai. Ça c’est vrai, mais ça non, et tout se mélange. Et donc, est-ce que ça ne rend pas tout difficile ?
Pierre Bruno : Effectivement, il y a des encarts qui sont aménagés en France afin de séparer le moment de la pub de celui du film et il faut dire qu’il y a beaucoup de pays, comme les Etats-Unis, où il faut comprendre que la différence n’est pas faite sur toutes les chaînes. Ce qui fait que, dans certains cas, il y a des pubs, jouées à l’époque par les acteurs de série télévisées ou mettant en scène des personnages de dessins animés, qui n’étaient pas à l’époque, séparés. En France, par rapport à d’autres pays, on est encore relativement bien protégé par les lois.
Sergio Sarmiento : Le discours en la matière suggère qu’en apprenant aux enfants comment ces images sont construites, en essayant d’expliquer, de les accompagner dans la façon de regarder la télévision, on peut les aider à mieux faire cette différence, petit à petit, mais ce n’est pas évident, bien sûr.
Public : Accompagner les enfants, au moment de la réception, cela me semble de plus en plus difficile. Vous parlez de séparation, mais enfin, un jingle pub, c’est quoi ? On parle de manipulation ; les enfants font plusieurs choses quand ils regardent la télé : le temps de ramasser un jouet, de ramasser un crayon, de tracer une ligne, on relève les yeux et c’est une pub. Et même si on est derrière, même sans les abandonner devant la télé, ce n’est pas évident d’apprendre cela, de leur apprendre qu’il y a des séquences, qu’il y a des moments, et que tout n’est pas sur le même plan.
Sergio Sarmiento : Je suis d’accord, mais en même temps, mais c’est là le défit d’expliquer aux enfants, malgré la difficulté.
Public : Le meilleur moyen d’apprendre, c’est peut être de leur faire faire. C’est-à-dire qu’à partir du moment où un enfant, même jeune, regarde une image avec un ordinateur, sait se servir d’un appareil photo, jouer avec le caméscope de ses parents etc…, il a automatiquement un regard différent, parce qu’il a pris conscience que c’est une image, une production. Dans la tradition de l’école française, on a très vite dit que pour apprendre à lire, il faut apprendre à écrire. Par rapport à l’image, c’est la même chose. On va leur apprendre à lire des images…et s’ils ne veulent pas en faire leur métier, c’est pas vraiment important. Et je pense que c’est inévitable.
Pierre Bruno : Oui, ce qui est particulier pour la pub, c’est qu’il y a beaucoup de gens. Sur les chaînes hertziennes, le système est que l’on apporte beaucoup plus de soin à la conception des pubs qu’à la conception des dessins animés. Cela fait très réel. Quand vous regardez les formes que Spielberg ou les autres choisissent pour leurs dessins animés et les films de Noël, et quand on voit le décalage avec la plupart des dessins animés sur les chaînes hertziennes, on s’aperçoit qu’il y a une culture du pauvre.
On crée objectivement une sous-culture, parce que l’intérêt, c’est que les programmes servent à maintenir les gens entre deux pages de pubs, et dans les émissions pour la jeunesse, c’est la même chose. Il est indéniable que sur le service public, c’est un peu " moins pire ", et encore… Il est aussi indéniable que ce sera de plus en plus difficile de dissuader les gens et les gosses de regarder la publicité, alors que cette publicité est beaucoup plus travaillée et c’est ce sur quoi on va insister. Alors que les dessins animés sont en général bâclés, l’animation est ratée, les valeurs sont très traditionnelles, et pas tellement par prosélytisme. Même si c’est extrêmement démago - parce que les pubs sont démago - il y a tout de même un travail dans la qualité graphique et sonore.
Au niveau de la pub, c’est encore pire. J’ai un peu étudié les pubs en 1998, et regardez la pub, vous verrez qu’il y a des émissions le matin où les enfants sont censés regarder la télé. Vous dites que les parents doivent regarder avec eux entre 4 heures et demi et 6 heures. Pourquoi ? Parce qu’ils ne passent pas les mêmes pubs : le matin, il y a beaucoup de pubs où les parents sont représentés d’une manière culturelle et, dans les émissions programmées entre cinq heures et six heures, en général c’est plutôt " ma famille, mon bonheur ". C’est dire qu’on ne passe pas la même publicité, pas les mêmes valeurs en fonction des usages. Donc, il y a un système de publicité qui est beaucoup plus élaboré que le système de la programmation des chaînes hertziennes en France.
Public : Monsieur Bruno, je voudrais votre avis sur la jeunesse. J’ai bien compris que vous étiez un peu critique vis-à-vis des revues sur la jeunesse. Concernant Okapi, ça n’est pas une revue mixte, ce qui me paraît déjà être un intérêt, et ce qui m’avait séduite, c’était justement tout le travail sur l’image. Que ce soit à propos d’un tableau, d’une publicité, d’un film ou d’un jeu vidéo, il y a toujours un travail critique. C’est pour cette raison que je souhaite avoir votre avis, car moi je ne suis pas critique.
Pierre Bruno : Je ne sais pas s’ils portent un regard critique sur la culture de masse, mais un regard distinctif, ce qui est un peu différent. J’ai l’impression qu’on vend beaucoup aux parents à travers la presse éducative. J’ai l’impression qu’il y a plus de marché de l’éducatif, du parascolaire, qui me semble véhiculer l’idée que l’on vend quand même aux parents un certain sens de la distinction, plus qu’un certain regard critique.
Il ne suffit pas de dire, comme on le voit dans la presse : " ben, Mac Donald, c’est pas bon, finalement, il vaut mieux aller manger dans un petit restaurant, écouter du jazz… ". Moi, je veux bien. Le problème, c’est de savoir si tout le monde a le choix de faire ça, et surtout de savoir si ça coûte le même prix. J’ai l’impression qu’il faut bien distinguer la formation critique, et puis effectivement l’idée que, petit à petit, on voit apparaître, dans cette presse éducative, un certain nombre de valeurs. Mais c’est quand même difficile. Que ce soit Bayard ou Milan, il y a une entrée en force dans le consumérisme. Dans les deux cas, ce sont des revues marchandes. Chez Bayard, on aborde l’initiation au patrimoine, on accompagne mamans et enfants dans les jardins de la résidence secondaire. Cela s’adresse à un public particulier, avec la mère qui ne travaille pas, qui a donc tout le temps pour éduquer et s’occuper de l’enfant, et ce sont des gens qui en général partent en vacances avec leurs enfants, dans leurs résidences secondaires… Chez Milan, on s’adresse à d’autres publics, qui ont moins d’argent et qui consomment beaucoup plus, car finalement moins vous avez d’argent en matière éducative, plus on vous pousse à consommer.
Et il y a chez Milan ce qu’on ne trouve pas chez Bayard, parce qu’on suppose que les femmes ne travaillent plus, parce qu’il n’y a pas la possibilité d’aller dans la propriété des grands-parents, dans les zones rurales…Finalement, les parents, à travers la presse Milan, sont obligés de consommer, acheter le livre, acheter le service…Cela relève pour moi d’une logique purement marchande et extrêmement ambiguë. Milan est une revue qui est plutôt de gauche laïque, et je trouve qu’ils vivent beaucoup dans l’idée d’un discours égalitaire, social et entrent finalement dans cette course à la scolarité.
Et c’est vrai, dans certains cas, on sent que c’est une revue qui vieillit mal : on est pour l’école pour tous, l’égalité pour tous, et en même temps, on en voudrait un peu plus pour soi. On ne retrouve pas ce genre de scrupules dans la presse Bayard, cette idée de la consommation culturelle, de la compétition. Quand vous regardez l’ensemble des biens et des produits culturels, sur une quinzaine d’années par exemple : des ouvrages qui, il y a quinze ans, étaient vendus pour les enfants (les bibliothèques roses par exemple) sont vendues aujourd’hui pour les jeunes enfants, des collections pour ados sont vendues pour enfants et des collections adultes qui sont vendues pour ados… En quinze ans, de 1985 à 2000, vous avez une sorte de course à la précocité ; ça se remarque également dans les marchés du jouet. Chez Milan, on sent qu’ils ont du mal ou des scrupules à entrer dans cette sorte de jeu. D’autres le font mieux. Mais il y a l’idée que l’on soumet les enfants maintenant à des biens culturels, des stimuli qui, il y a 15 ans étaient réservés à des enfants qui avaient 3 ou 4 ans de plus.
Je ne vais pas reprocher à la culture Bayard ou Milan de faire ces choses. Mais cela peut être dangereux quand cela participe à un marché éducatif ou para-éducatif. On pousse les parents à consommer beaucoup, en se rendant compte que finalement, comme l’on dit dans X-Files, " la vérité est ailleurs ", et que dans les hauts niveaux de ségrégation scolaire, on juge les gens sur d’autres manières que sur les compétences purement scolaires : la manière de parler, de s’habiller, des tas de critères de la ségrégation sociale dans le système éducatif, qui relèvent d’autre chose encore…
Public : Une question à Monsieur Sarmiento concernant le problème que vous évoquiez sur l’éducation par les parents. Ce sont des gens qui ont un certain niveau culturel, qui sont dans la mesure d’éduquer leurs enfants. Dans les pays dont vous parliez, est ce que l’État peut le faire ou est ce que l’on est renvoyé à des initiatives personnelles ?
Sergio Sarmiento : En Amérique latine, l’éducation aux médias a été théoriquement prise en main par des ONG, par l’Église aussi qui s’est mise à éduquer les citadins, mais pas par le système éducatif, vraiment beaucoup moins. En tout cas, il y a, par rapport aux études faites au Sénégal, une façon d’envisager comment la télévision, et les télé-novela par exemple, pour les femmes de milieux populaires de Santiago du Chili avaient eu un impact tout à fait positif sur la prise de conscience des femmes du rôle des femmes dans la société dans un contexte très machiste. Ce que je veux dire, c’est que parfois la télé-novela n’est pas du tout faite dans cet objectif mais elle permet une lecture, un contexte de réception qui favorise la possibilité - tout à fait stéréotypée car c’est le langage de la télévision - de combler ces stéréotypes. Il y a des parents qui ont un certain niveau d’éducation et qui peuvent accompagner et aider leurs enfants, et d’autres pas. Donc là, c’est plutôt le système éducatif, l’école, qui est quand même un endroit privilégié pour éduquer ces enfants qui n’ont pas de parents avec une formation nécessaire pour les accompagner. Mais je pense qu’entre les parents et la télévision, malgré l’influence assez forte de la télévision, c’est surtout l’éducation familiale qui s’impose. Je crois beaucoup plus à l’influence de l’entourage proche de l’enfant qu’à l’influence de la télévision. Même si elle paraît un peu contredire le discours de la famille sur la consommation mais je crois que c’est la même chose : il peut y avoir des enfants qui entretiennent des rapports très peu sains avec la télévision, mais ne cherchez pas l’explication de la part de la télévision, voyez plutôt ce qui se passe dans cette famille, dans cet entourage de l’enfant, qui fait que cet enfant entretient des relations si peu saines avec le média.
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